Ségolène Royal, Présidente de la Région Poitou-Charentes, a prononcé ce discours sur la Culture lors de l'ouverture des Nuits Romanes à Melle, samedi 2 juillet 2011, qui a réuni 3500 personnes. Ségolène Royal a rappelé que la Culture constitue un droit humain mais aussi une force pour le pays.

Voici le texte du discours de Ségolène Royal ainsi que la vidéo.

 

Ouverture des Nuits Romanes à Melle, ce samedi 2 juillet 2011.

 

Bienvenue à Melle, à toutes et à tous !

Je suis très heureuse d’ouvrir ce soir avec vous la 7ème édition de ces Nuits Romanes qui vont, durant tout l’été animer ce patrimoine exceptionnel du Haut-Moyen Age.

Avec près de 800 églises, abbayes et autres édifices qui jalonnent les chemins de St Jacques de Compostelle, le Poitou-Charentes est l’une des terres romanes les plus riches de France. Cela méritait d’être mis en valeur et mis à la disposition de tous.

Comme chaque année, c’est la commune de Melle, siège du centre régional Art Roman, qui se mobilise pour cette soirée inaugurale et je l’en remercie chaleureusement. Nous sommes ici au cœur d’un Pays d’art et d’histoire que la Région accompagne dans ses actions de restauration et d’animation de ses beaux monuments.

L’église Saint Hilaire, joyau de l’art roman classé au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO, accueille, pour notre plaisir à tous, un spectacle spécialement créé pour la circonstance par l’ensemble Ars Nova et l’école nationale du cirque de Châtellerault. Nous pourrons ensuite admirer les illuminations et les installations de feu de la compagnie Carabosse. Je salue tous ces artistes qui vont enchanter ce lieu magnifique.

Tel est le parti-pris des Nuits Romanes que j’ai créé avec la Région en 2005 : faire dialoguer les œuvres d’hier et les arts d’aujourd’hui. De 35 soirées en 2005, nous proposons cette année 112 soirées programmées dans plus d’une centaine de sites, gratuites et pour la très grande majorité situées en milieu rural.

Ni barrière de l’argent ni inégalité territoriale : c’est notre choix et notre conception de l’action publique.

Ce festival unique en France rencontre un succès croissant : 1.500 participants pour la première édition, 30.000 l’année dernière, habitants de tout le Poitou-Charentes et visiteurs de plus en plus nombreux.

Avec plus de 1000 artistes et techniciens issus de 120 ensembles musicaux, compagnies et entreprises culturelles qui témoignent des talents de notre région, avec ses près de 900 bénévoles mobilisés, les Nuits Romanes sont, deux mois durant, un temps fort de la démocratisation de la culture à laquelle nous tenons.

La musique, le chant, la danse, le théâtre, le cirque, les arts de la rue… toutes les disciplines, tous les styles, tous les imaginaires se mêlent pour la découverte festive de ce patrimoine roman dont nous sommes fiers.

L’art roman

Partout dans le Poitou, l’Aunis et la Saintonge, la fièvre constructrice de l’âge roman a laissé son empreinte, dans les grandes villes comme dans les plus petites communes. Nos monuments urbains en témoignent et nos paysages en ont été façonnés, même quand ils ne gardent que la trace ténue d’un donjon ou d’un château fort roman aujourd’hui disparu. Cet héritage constitue une dimension historique et esthétique importante de notre identité régionale.

La beauté romane allie la sobriété des formes,

la finesse du travail de la pierre,

la pénombre d’une lumière profonde

et la ferveur d’une architecture d’espérance

qui garde, un millénaire plus tard, le pouvoir de nous émouvoir.

Pour que naisse et se déploie dans toute l’Europe,

avec des déclinaisons particulières à chaque région,

ce style roman si abondamment présent en Poitou-Charentes,

il fallut le talent initial des maçons de Lombardie,

le savoir-faire des tailleurs de pierre d’ici,

le souvenir des arts de l’Antiquité gréco-latine et perse,

l’influence architecturale et ornementale de l’Espagne arabo-musulmane,

le volontarisme réformateur et bâtisseur du puissant ordre de Cluny avec ses 2.000 monastères affiliés

et ces pélerins allant à pied par milliers

sur des routes qui convergeaient vers les Pyrénées,

ponctuées d’églises et d’abbayes

d’abord édifiées pour baliser leur chemin et accueillir leurs haltes.

Le calcaire tendre de notre région se prêta bien aux sculptures des tympans, comme on le voit aussi sur les façades de St Pierre d’Angoulême ou de Notre-Dame la Grande de Poitiers.

Les mosaïques d’antan inspirèrent les fresques murales dont l’abbatiale de Saint Savin de Gartempe – que Malraux appelait « la chapelle Sixtine de l’art roman » – témoigne avec splendeur.

La statuaire, les vitraux, les émaux, l’enluminure des manuscrits, l’orfèvrerie, la musique, la littérature… tout convergea pour inventer un art nouveau, nourri de sources multiples et en même temps radicalement original.

Le legs de cet élan créateur méritait d’être conservé et restauré mais aussi animé et partagé. Comme un bien commun dont la beauté peut parler à chacun. Car c’est d’abord cela, le patrimoine que l’abbé Grégoire, pendant la Révolution, définissait comme « la propriété de tous » à laquelle la nation devait sa protection.

Une conception de la culture

Nos Nuits Romanes, c’est toute une conception de la culture et sa mise en pratique.

C’est l’idée que connaître son passé et ce que l’art nous en dit aide à se situer dans le présent et à se projeter vers l’avenir.

C’est aussi l’idée que ces œuvres qui expriment la puissance créatrice et la vision du monde de ceux d’avant méritent une découverte accessible à tous.

Nos Nuits Romanes, c’est la conviction que la culture ne doit pas être réservée à quelques uns mais constitue un droit humain, car c’est une dimension de la vie et, comme le disait Malraux que vous me pardonnerez de citer à nouveau, « ce qui a fait de l’homme autre chose qu’un accident de l’univers ».

L’art a ce pouvoir de nous faire entrevoir un au-delà de la banalité ordinaire, de bousculer nos certitudes, d’élargir nos horizons.

Il n’apporte pas de réponses mais des questions fécondes qui approfondissent la perception de soi autant que la compréhension des autres.

Bien sûr, on peut être très cultivé et humainement asséché, comme le capitaine Nemo avec sa bibliothèque dans le Nautilus ou ces bourreaux mélomanes dont regorge l’histoire passée et contemporaine.

Mais on peut aussi et c’est bien plus bouleversant, bien plus intéressant, s’ouvrir au « don de perpétuelle rencontre » dont parlait Gide et à cette « hache qui brûle la mer gelée en nous » dont parlait Kafka.

Démocratisation culturelle

Voilà pourquoi on n’a pas le droit de laisser les uns penser « ça nous est réservé » et les autres « ce n’est pas pour nous ».

Voilà pourquoi l’ambition d’un Jean Vilar est toujours aussi actuelle: l’art dramatique étant pour lui un service public aussi nécessaire que le gaz, l’eau et l’électricité. Il voulait que la culture « mette au service du plus grand nombre, et des moins bien pourvus d’abord, le pain et le sel de la connaissance ».

Education et culture, culture et éducation, cela va ensemble et la République en a fait, dès l’origine, une seule et même promesse d’égalité et d’émancipation.

Le désengagement de l’Etat et la réduction drastique des crédits nécessaires pour aider la culture à aller vers tous les publics est un danger. Je crois, moi, que cette ambition successivement portée par le Front Populaire, le Conseil national de la Résistance, le ministère Malraux et la gauche en 81 n’est en rien démodée car, sans elle, la culture reste l’apanage exclusif de la naissance et de l’argent..

L’éducation et la culture ont changé bien des destins qui semblaient tracés d’avance.

C’est grâce à elles qu’Yves Bonnefoy, enfant d’une famille pauvre devenu un immense poète, pouvait dire : « j’ai découvert ce qui végétait en moi et aurait pu tout à fait se perdre ».

C’est grâce à elles et à la mobilisation d’enseignants et d’artistes qui y croient, que des enfants découvrent et pratiquent ici la musique classique, là le théâtre ou la danse, ailleurs les arts plastiques ou le plaisir d’écrire et de créer. Ce n’est pas le cas de la majorité mais cela donne un aperçu du possible.

La culture, un bon investissement par temps de crise

Contre les inégalités, sociales et territoriales, qui font les inégalités devant la culture, il faut des politiques publiques volontaires qui gardent le cap sur l’objectif : un droit égal au savoir et à l’art.

Alors c’est vrai : cela a un coût mais bien moindre que celui de l’ignorance et de l’expérience précoce de la tenue à l’écart.

On ne devrait d’ailleurs pas parler à ce propos de dépense mais d’investissement créateur.

« Quand on investit pour créer, disait François Mitterrand, on donne de la force au pays ».

C’est un bien piètre calcul que de croire qu’en période de crise, il faut réduire cet investissement-là car il est le plus sûr moyen d’en sortir en misant sur l’intelligence, en faisant appel au meilleur de ce que chacun porte en soi et que la culture, souvent, grandit.

En Poitou-Charentes, nous avons – sans jamais augmenter les impôts – multiplié par 3 le budget de la culture. Nous avons construit avec les citoyens et avec les professionnels du secteur une politique volontariste de soutien à la création, à l’emploi et à la diffusion culturels.

1 – Nous avons fait entrer la culture dans les lycées pour favoriser les rencontres avec des créateurs et des œuvres. Nous avons créé dans chaque établissement un poste d’animateur culturel pour permettre aux jeunes d’accéder à des pratiques culturelles diverses; y compris en milieu rural avec les opérations culture +. C’est une levier pour la réussite scolaire dans toutes les matières.

2. – Nous soutenons le développement des entreprises culturelles innovantes et solides, car c’est un vecteur de développement pour les territoires, créateurs d’activités, d’emplois et de croissance. Plusieurs filières d’excellences

- la vallée de l’image : 17000 emplois

- le secteur des musiques actuelles organisé en une véritable filière alliant artistes, producteurs et diffuseurs avec un contrat sur 3 ans .

- Les libraires et les éditeurs indépendants avec un dispositif unique en France

- le secteur de restauration du patrimoine , à travers notamment les entreprises du bâtiment, les métiers de la restauration des sites, et l’essor du tourisme en même temps qu’ils concourent, par la qualité architecturale et environnementale, à un meilleur cadre de vie.

En contre-partie des subventions publiques et des aides diverses que nous apportons aux entreprises, nous demandons :

- que les projets favorisent la pérénnisation d’emplois non précaires,

- que la diffusion et les évènements culturels s’adressent à tous les publics

- que l’objectif d’excellence environnementale qui inspire toutes nos actions soit respecté.

Au plan national, les entreprises du secteur de la culture seront encouragées et auront accès à la banque publique d’investissement.

 

 

 

 

3) Nous aidons le spectacle vivant. A mon arrivée, il y avait 4 scènes soutenues par la région, aujourd’hui il y en a 35. La Région a passé des conventions sur 3 ans pour répondre à la précarité et à la fragilité de ce secteur. Nous avons mis en place avec le COREPS (…) un contrat d’objectif territorial visant à donner de la formation continue aux intermittents pour faire émerger de vrais métiers. Ce sont donc, aux côtés des éclairagistes, des sonorisateurs et des techniciens dont les métiers permettent au spectacle vivant de rayonner sur tous les territoires avec plus de 50 compagnies professionnelles conventionnées par le Poitou-Charentes dans toutes les disciplines,

- 35 lieux aidés pour accueillir des spectacles et organiser des soirées culturelles,

- plus de 300 festivals soutenus afin que tous les arts, des plus classiques aux plus contemporains, s’épanouissent dans notre région.

Avec sa Régie Cinéma qui apporte son aide à l’écriture des scénarios, à la production et à la réalisation cinématographiques, à l’organisation de 40 festivals de cinéma, à l’engagement de 11.000 lycéens et apprentis (ainsi que 350 enseignants) dans le pôle régional d’éducation à l’image,

avec ses projections gratuites en plein air durant tout l’été, le Poitou-Charentes (2ème région de France pour l’accueil des tournages et 1ère relativement au nombre de ses habitants) est vraiment une terre de cinéma.

Je propose un plan contractuel de développement des associant l’Etat, les collectivités et les professionnels.

La France comme la Région doit être aux côtés des inventeurs d’âme

Nous avons choisi d’être avec tous ces artistes qui créent, qui nous réveillent, qui nous émerveillent, qui nous alertent et nous enchantent.

Avec tous ceux qui ont foi dans leur art et soif de le partager.

Avec tous ces « inventeurs d’âme », comme disait Aimé Césaire, qui colorent nos vies et parfois les transforment.

Avec tous ceux qui nous rendent plus humains et le monde plus vivable,

Avec tous ceux qui font surgir en nous des rires, des larmes et des flammes que nous ne soupçonnions pas.

Avec tous ceux qui savent ouvrir le cœur et l’esprit par la magie de leur passion.

Tous ceux qui donnent de l’espoir et du courage et du bonheur

Tous ceux auxquels, ce soir, je veux dire merci de faire œuvre de culture et d’éclaireurs.

 

Ségolène Royal