Pour un Ministère des Finances Européen

Cela a commencé par la Grèce. Une attaque d’une extrême agressivité, menée par des fonds spéculatifs raptant leurs profits sur le dos d’un Etat souverain, endetté par la crise. Et puis la contagion, au Portugal, en Espagne, bientôt peut-être ailleurs en Italie ou en Belgique. Chacun retient son souffle, attend le moment de vérité : à qui le tour ? Qui échappera à la suspicion qui s’étend ? Voilà l’euro soumis au sac et au ressac des paris à la baisse, soumis à une forme de terrorisme financier menaçant des entreprises, des salariés, des vies.

La zone euro est à un tournant : soit le « chacun-pour-soi » et le « sauve-qui-peut » l’emportent, au prix du sacrifice des Etats-membres les plus fragiles et, passé l’instant fugitif du lâche soulagement, nous constaterons avec effroi l’étendue de notre faiblesse, car les marchés s’attaqueront un par un aux pays isolés du « troupeau » ; soit le sens du collectif l’emporte, et, au prix d’un effort intense de solidarité financière, nous construirons un édifice européen plus solide, plus sûr, plus puissant.

A l’heure où les Etats-Unis se tournent plus volontiers vers Pékin que vers Paris, Berlin ou Bruxelles, nous voilà dos au mur, avec l’ardente obligation d’affronter un défi que nous ne pouvons plus ignorer. Pour résister aux attaques spéculatives, pour que l’Europe soit autre chose qu’un marché sans liant, soumis à toutes les tempêtes, économiques, sociales, politiques, l’Europe doit aller plus que jamais dans le sens de son destin : celui des Etats-Unis d’Europe. La création d’un véritable gouvernement économique, matérialisé par un ministère des finances européen en sera la première pierre.
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Anatomie d’une attaque spéculative

Un Etat en déficit dispose de deux moyens pour financer son budget : l’impôt ou l’emprunt (autrement dit, la dette). Alors que la crise plonge les Etats dans la géhenne économique et sociale, avec ses cohortes d’entreprises en faillites, un chômage exponentiel, un niveau de vie qui décline, augmenter les impôts n’aurait pas de sens. En Grèce comme ailleurs, le choix de l’emprunt (sous forme d’émission de titres dettes, les obligations) s’est donc imposé, les Etats reportant à un avenir plus propice la charge du remboursement.

Mais encore faut-il pour cela offrir les garanties adéquates et trouver des investisseurs prêts à faire confiance aux emprunteurs. Un épargnant qui prête de l’argent exige évidemment une rémunération, un intérêt. Mais il demande en outre des garanties de remboursement (des collatéraux). Avec un déficit public représentant 12,7% de sa richesse nationale, des charges de remboursement déjà très élevées, des manipulations statistiques ayant permis au précédent gouvernement de droite de maquiller l’ampleur du désastre budgétaire, la Grèce a vu sa crédibilité financière chuter.

La demande de gages de confiance n’est pas illégitime. Que la situation des finances publiques dans certains pays de la zone euro éveille l’inquiétude des investisseurs est normal. Nul ne voudrait prêter à un débiteur insolvable ou en passe de le devenir. Et ceux qui acceptent de prêter attendent à juste titre des compensations : ils veulent être rémunérés pour le risque qu’ils consentent en touchant une prime. L’existence de primes de risque n’est donc pas une hérésie, mais plutôt un signal sur la manière dont les marchés apprécient le risque de défaut d’un Etat.

En revanche, l’anomalie réside dans le niveau insensé des primes exigées depuis quelques jours pour que la Grèce trouve des prêteurs sur les marchés. Suite à la dégradation de la note attribuée à la fin du mois de décembre par les principales agences de notations, Standard and Poor’s et Moody’s, l’écart de taux d’intérêt sur les emprunts à deux ans entre la Grèce et l’Allemagne, la signature la plus sûre de l’Union, a atteint 5,5%. Et 3,7% sur les emprunts à dix ans. Les marchés exigent aujourd’hui des primes deux fois supérieures à celles demandées en moyenne aux pays émergents…

Conclusion : l’hallali a été sonné par les mêmes agences de notation complices des exactions bancaires sur les subprimes. La montée aux extrêmes pouvait ensuite commencer. Comme si la Grèce était au bord du collapsus général. Comme si la Grèce était une entreprise périssable et non un Etat souverain, à l’horizon de vie multiséculaire. Comme si la Grèce ne bénéficiait pas du pouvoir régalien de lever l’impôt pour payer ses dettes. Et autant il serait contreproductif de nier les faiblesses structurelles de ce grand pays, autant il serait malhonnête de nier, comme s’y échinent certains, l’indécence de la spéculation dont il est victime. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. La sur-réaction des marchés révèle une attaque confirmée par les mouvements suspects sur les marchés dérivés de l’assurance contre le risque de défaut. On nous promettait de réformer le capitalisme mondial. En réalité, rien n’a changé.

Pour se couvrir contre le risque de non remboursement, un créancier peut en effet recourir à un mécanisme d’assurance, le CDS (pour Credit Default Swap). Il souscrit donc à une « police d’assurance », moyennant le versement d’une prime à l’ « assureur » (une banque par exemple), qui peut revendre ce contrat (et donc ce risque) à tous ceux qui le souhaitent (des hedge funds notamment). Or les taux exigés pour la couverture des créances grecques ont considérablement augmenté : vendredi 5 février, le CDS grec était à 4,28 % alors que celui du Liban n’était qu’à 2,55%, celui de l’Égypte, à 2,63% ou celui du Maroc à 1,13%. Face aux risques supposés qui pèsent sur les créanciers de l’Etat grec, les « assureurs » attendent une rémunération plus élevée que celle réclamée à des pays autrement plus fragiles…

Au fond, les spéculateurs essaient de gagner sur tous les tableaux :
1) en n’acceptant de prêter à la Grèce qu’en échange de primes de risque usuraires ;
2) en acquérant à bas coût des contrats d’assurance jugés risqués, mais très rémunérateurs et potentiellement revendus au prix fort. Pour que l’épée de Damoclès suspendue au dessus de la Grèce et les sombres prédictions des Cassandre soient crédibles, les mêmes spéculateurs ont joué la baisse de l’euro, et pour tout dire, mené un blitz qui a fait brutalement chuter la monnaie unique par rapport au dollar. La dépréciation de l’euro, toute relative, ne serait pas un mal pour une économie européenne en mal de nouveaux marchés exports s’il n’y avait la brutalité du décrochage.

La prophétie des spéculateurs sur la faiblesse de la Grèce été auto réalisatrice : si l’euro chute aussi rapidement, c’est que les marchés craignent un éclatement de la zone, c’est donc que la Grèce est bel et bien dans une situation catastrophique… et qu’elle risque de devoir quitter l’euro… CQFD. Tout est confirmé. Tout se justifie. Et ce faisant, un cercle vicieux est enclenché, plongeant des vies et des nations dans la peur pour la satisfaction de quelques spéculateurs manipulant les marchés à partir d’un risque volontairement grossi.
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Un ministère des finances européen, prélude aux États-Unis d’Europe

A travers la Grèce et les pays du Sud de l’Europe, c’est le projet politique européen dans son ensemble qui est aujourd’hui à un moment de vérité. Les preuves de bonne volonté individuelle des pays du Sud de l’Europe pour témoigner de l’efficacité de leur plan de redressement des finances publiques ne suffiront pas. Les coûts sociaux de l’ajustement étant dévastateurs et risquant de décupler l’impact de la crise subie par ces pays, les plans ne seront pas jugés crédibles et solides tant qu’ils ne seront pas adossés à une institution ferme, capable d’appuyer financièrement ces efforts. Autrement dit, les assauts spéculatifs cesseront dès lors que la zone euro aura apporté la preuve de la solidité des liens qui lient ses membres.
Tout dépend donc de nous et de nous seuls.


De nous dépend le sauvetage de la Grèce. De nous dépend la capacité de rompre avec l’indécision qui est aujourd’hui l’oxygène des spéculateurs.

Certains ont bien prôné l’intervention du Fonds monétaire international pour deux raisons :  

Première raison, l’interdiction faite aux pays de la zone euro de renflouer les Etats impécunieux (clause de no bail out). L’Allemagne avait il est vrai conditionné la création de l’euro au refus de payer pour l’incurie budgétaire des autres Etats. Mais cette impossibilité peut être contournée, le Traité de Lisbonne prévoyant des dérogations en cas de circonstances exceptionnelles (article 122-2) ;

Deuxième raison invoquée, l’assise financière du Fonds. Lui seul serait en mesure d’apporter rapidement l’aide susceptible d’éteindre l’incendie spéculatif. Mais cet argument est surtout porté par les fatalistes qui se résignent à ne voir en l’Europe qu’un espace sans consistance politique. Or tout dépendra justement de notre lucidité et de notre volonté : si l’Europe prend conscience (et il ne peut en aller autrement) de l’impasse que représenterait l’inaction, alors ne doutons pas qu’elle saura se montrer tout aussi efficace que le FMI.

Plus que jamais, l’Europe a besoin d’un gouvernement économique, qui aille bien au-delà de la gouvernance par défaut qu’a instaurée le Pacte de stabilité et qui dépasse également l’incitation à l’orthodoxie budgétaire libérale, dont tout nous montre qu’elle ne tient plus en temps de crise. Extrêmement contraignant, le Pacte ne constitue en rien un instrument de pilotage économique, le cas espagnol en a apporté l’ultime démonstration. Budgétairement vertueuse et louée comme la bonne élève de l’euro-zone, l’Espagne a joui pendant plusieurs années d’importants excédents. Mais ce succès a été bâti sur une bulle immobilière dont le piège mortel s’est refermé inexorablement. Dont acte. Si personne ne songe à nier l’importance de règles communes de déficit et d’endettement, il devient urgent de franchir une étape supplémentaire : l’Europe doit pouvoir faire face à des crises de l’ampleur de celle que nous connaissons ; elle doit enfin devenir un espace de mutualisation politique.

La zone euro pourrait ainsi expérimenter une nouvelle solidarité financière, articulée autour d’une fiscalité propre et d’un gouvernement économique disposant enfin de marges de manœuvre à la hauteur des ambitions que nous avons pour l’Europe. Cela passe par un budget digne de la première puissance commerciale mondiale (aujourd’hui, ce budget ne représente que 1% de l’ensemble de la richesse produite sur le territoire de l’Union). Cela signifie ensuite la création progressive d’un fédéralisme fiscal, peut-être à l’image de celui qui existe en Allemagne entre les Länder et le Bund, l’Etat fédéral. Le service chargé de la recherche économique chez Natixis a produit récemment un papier particulièrement intéressant à ce sujet ( cliquez ici Que coûterait le fédéralisme fiscal à la zone euro ?).

Quel que soit le modèle, plus ou moins intégré, plus ou moins fédéral, les solutions ne manquent pas pour accroître la capacité d’intervention de l’Europe : une part plus substantielle de la TVA collectée par les Etats-membres pourrait être reversée au niveau européen ; l’harmonisation fiscale (des assiettes et des taux), notamment en ce qui concerne les sociétés, pourrait servir de base à une future fiscalité européenne ; Bruxelles pourrait également être destinataire d’une taxe verte aux frontières, protégeant l’Europe contre les importations en provenance de pays ne respectant ni critères sociaux ni critères environnementaux.
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L’esprit des Lumières européennes fut résumé dans une belle formule « Sapere aude ». Ait le courage de te servir de ton propre entendement. C’est le défi qui est à nouveau adressé à l’Europe aussi bien qu’à ses Etats-membres. Ayons le courage de nous servir de notre entendement et de voir la réalité telle qu’elle est. Une Europe dos au mur, qui joue sa crédibilité et son influence dans le monde.

L’avenir de chacun de nos pays dépend d’une Europe forte. Une Europe pour laquelle s’attaquer à l’un des siens reviendra à s’attaquer à tous les autres. Une Europe dans laquelle chaque Etat sera plus fort de la présence à ses côtés de tous les autres. Ce gouvernement économique dont la crise nous montre la nécessité vitale, voilà l’indispensable étape aux Etats-Unis d’Europe que nous appelons de nos vœux.





Liens / Sources

Les marchés financiers américains attaquent l'euro, par Jean Quatremer

L'UE a les moyens juridiques d'aider la Grèce, par Pervenche Berès

Grèce : l’Europe est en train de perdre la bataille de l’Euro, par Georges Ugeux

Que coûterait le fédéralisme fiscal à la zone euro ?