« Que faire de notre vulnérabilité ? » : le dernier livre de Guillaume le Blanc

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Cher(e)s ami(e)s,

Je tiens aujourd'hui à vous faire partager la passionnante lecture du dernier ouvrage de Guillaume le Blanc, « Que faire de notre vulnérabilité ? », tant les questions qu'il y aborde avec rigueur et sensibilité sont au coeur de mon engagement et du combat commun des socialistes.

Professeur de philosophie à l'université de Bordeaux, Guillaume le Blanc approfondit dans ce livre une réflexion sur l'exclusion, la précarité et l'invisibilité sociale à laquelle je suis très attentive car elle nous invite à éviter les mots qui stigmatisent et elle témoigne toujours d'un profond respect pour ceux que notre société repousse aux marges de ses normes dominantes.
Par temps de crise et alors que la droite, pour masquer ses échecs, ne cesse de dresser les uns contre les autres, les travaux de Guillaume le Blanc font oeuvre salutaire.

Deux fois, déjà, nos routes se sont croisées.

D'abord à Poitiers, il y a quelques années, où Guillaume le Blanc m'avait apporté son précédent livre « Vies ordinaires, vies précaires » (Seuil, 2007).
Il y appelait à entendre la parole des sans voix.
Il y montrait notamment comment la précarisation des vies ordinaires et l'angoisse, largement partagée, de la fragilisation sociale résultaient non seulement du chômage mais aussi de toutes les formes de « sous-travail » (contrats à durée déterminée, temps partiel subi, travailleurs pauvres) qui se sont massivement développées et « esseulent » chacun dans sa vulnérabilité.

Je me souviens des mots frappants de ces chômeurs qu'il citait et qui décrivaient ce qu'ils vivaient comme une sorte de mort sociale. Comme ce chauffeur de poids lourds, privé d'emploi à 57 ans : « le chômage, c'est un tombeau. Le type, il s'engouffre tout doucement et puis il tombe tout doucement et puis il s'en va jusqu'au fond ».

Dans la disqualification des vies précarisées et le mépris social qui l'accompagne, Guillaume le Blanc pointe avec finesse et justesse un intolérable manquement à l'obligation de respect mutuel et un déni de l'égalité républicaine : « le discrédit des précaires, écrit-il, frappe en retour de discrédit la société qui précarise toujours plus ».
Il montre aussi comment la relégation ébranle le sentiment d'appartenance commune, comment l'assignation à une vie réduite n'est pas une fatalité mais une construction économique, sociale et politique, comment faire porter aux précaires la responsabilité première de leur sort masque l'injustice qui leur est faite et comment, quand on en vient à se vivre comme « sans valeur » ou « sans prix », on perd peu à peu la force de lutter.

Nous nous sommes retrouvés en août dernier à La Rochelle, à l'université d'été du Parti socialiste, dans une table ronde intitulée « Société précaire, société indignée » (revoir ici mon intervention).
Une fois encore, j'avais été frappée par la convergence des questions qui nous tiennent à coeur, chacun bien sûr dans son registre.
La philosophie, telle que la pratique avec talent Guillaume le Blanc, est un bel antidote aux pensées paresseuses et une critique percutante des idées reçues.
La politique, telle que je la conçois, est indissociable d'une volonté de transformation du monde : elle suppose de poser les mots justes sur ce qui nous révolte et de rendre aux « invisibles » de la visibilité digne.
Philosophie et politique ont besoin l'une de l'autre.

Dans son dernier livre, dont je vous recommande chaleureusement la lecture car ce philosophe s'adresse en termes clairs à tous ses concitoyens, Guillaume le Blanc se demande (et nous demande) quel est « ce monde qui ne peut inclure les uns qu'en excluant les autres ». Il montre qu'il n'y a pas, d'un côté, les « exclus » et, de l'autre, les « inclus » mais plutôt une société dont l'endroit (la performance, la réussite, la vie bonne) est indissociable d'un envers (la précarisation du plus grand nombre, l'exclusion, les vies fragilisées, une citoyenneté à deux vitesses) dont la peur étend son ombre sur tous.

Le grand intérêt de cet ouvrage est de montrer combien la vulnérabilité (le sentiment de s'enfoncer ou la peur de basculer) est un sentiment commun à tous, même à ceux dont la vie semble protégée.
Il appelle chacun à reconnaître sa propre fragilité et à « faire vie commune dans ce partage de la vulnérabilité », au-delà des clivages entre ceux qui sont « dedans » et ceux qui sont « dehors » car les uns et les autres constituent ensemble les deux faces d'une même réalité sociale.
Il nous appelle à rejeter la mise à distance des plus faibles. Et à bâtir, à l'écoute de tous, un ordre social juste qui assure à chacun les sécurités nécessaires (au travail et hors travail) pour prendre sa vie en mains.
Là est aujourd'hui l'urgence car la marginalisation croissante de pans entiers du peuple de France empêche notre pays d'affronter efficacement et de surmonter la crise actuelle.

Encore faut-il, comme le souligne à juste titre Guillaume le Blanc, que les plus fragilisés, les plus précarisés, retrouvent « voix au chapitre » et que « leur analyse singulière » du monde tel qu'ils le vivent (et le subissent) puisse s'exprimer dans le débat public.
Cela suppose, à l'opposé de l'assistanat et à l'inverse des discours culpabilisateurs de la droite sarkozyste (dite « sociale » aussi bien que « populaire »), un projet politique qui redonne de la voix aux sans voix et du pouvoir aux sans pouvoir. Pour redonner à chacun le pouvoir de peser sur son destin particulier et sur le destin commun.
Non seulement écouter mais entendre.
Non seulement apporter des solutions mais les construire ensemble.

C'est une conviction que je partage de longue date et que j'ai exposée dans mon livre « Lettre à tous les résignés et indignés qui veulent des solutions » (Plon, 2011, lire ici des extraits).
C'est, à mes yeux, l'un des enjeux majeurs de l'élection présidentielle de 2012.

Fidèlement,

Ségolène Royal