D'un 1er mai à l'autre...

Voici quelques uns des grands moments de cette geste du 1er mai dont nous sommes les héritiers et qu'il nous appartient d'enrichir dans le temps qui est le nôtre.

Si l'on en croit Rosa Luxembourg, dans un article publié en 1894 dans un journal polonais, tout a commencé en 1856 en Australie avec l'idée d'arrêter le travail pour réclamer la journée de 8 heures. Ce devait être une initiative ponctuelle : elle fut reconduite chaque année. Ce n'était pas encore le 1er mai mais le 21 avril. Ce fut la première inspiration.

En 1884, aux Etats-Unis, le 4ème Congrès de l'American Federation of Labor décide de se donner deux ans pour obtenir la journée de 8 heures (la moyenne, à l'époque, était de 12 heures de travail quotidiennes, six jours sur sept). En 1886, 200.000 salariés américains ont obtenu satisfaction mais beaucoup d'autres se heurtent encore à l'intransigeance patronale. Le 1er mai 1886, 340.000 grévistes réclament la journée de 8 heures. Le 3 mai, la troupe charge les salariés de l'entreprise McCormick Harvester à Chicago et fait trois morts parmi les grévistes. Dans une manifestation, une bombe éclate et tue quinze policiers. Des militants anarchistes sont arrêtés, trois sont condamnés à la prison à perpétuité et cinq sont pendus en novembre 1886 malgré des preuves incertaines. L'un des condamnés déclare : « Le jour viendra où notre silence sera plus puissant que les voix que vous étranglez aujourd'hui ».

En 1889, année du 1er centenaire de la Révolution française, le Congrès de la 2ème internationale socialiste décide, sur proposition d'un militant français, Raymond Lavigne, de faire du 1er mai une grande journée internationale de mobilisation pour la journée de 8 heures. L'appel des congressistes fait de cette « fête prolétarienne universelle » et de la réduction du temps de travail le premier pas en direction de « l'émancipation des travailleurs dans une République sociale enfin conquise ».

En 1890, le 1er mai est pour la première fois célébré dans une vingtaine de pays, tous unis pour la journée de 8 heures. Il mêle manifestations, dépôt de revendications et fêtes populaires. En France, les manifestants arborent le « triangle rouge » qui symbolise la division de la journée en trois parts égale : 8 heures de travail, 8 heures de sommeil, 8 heures de loisirs.

En 1891, dans la petite ville industrielle de Fourmies, le 1er mai, qui s'annonçait comme une grande journée festive pour la journée de 8 heures et l'augmentation des salaires, tourne au drame. Les syndicats des filatures de laine (qui employaient encore à l'époque beaucoup d'enfants) ne voulaient pourtant pas en découdre et leur appel à la mobilisation pour le 1er mai était des plus pacifiques : « le grand jour de la fête des prolétaires approche. Les patrons conscients comprennent qu'ils ne peuvent ni ne doivent porter entrave ni atteinte à ce droit ». C'est dans « la paix, le calme et l'union » que la population est appelée à manifester. Un bal populaire est prévu pour le soir. Mais le patronat local est d'une tout autre humeur : le 30 avril, il a fait apposer dans la ville une affiche affirmant sa détermination à ne rien céder et proclamant que la journée de 8 heures ruinerait tous les habitants de Fourmies.

Dans la matinée, on défile dans une ambiance bon enfant en chantant, sur l'air d'une chanson à boire, « c'est 8heures, 8 heures, 8 heures, c'est 8 heures qu'il nous faut ! ». Une première charge des gendarmes à cheval suscite la riposte des ouvriers à coups de pierres et de bâtons. Des manifestants sont arrêtés et les défilés de l'après-midi ont désormais pour mot d'ordre la libération des camarades emprisonnés. La foule afflue sur la place de la mairie. La troupe ouvre le feu : 33 blessés, 9 morts dont 4 jeunes garçons et 4 jeunes filles âgés de 13 à 20 ans. Parmi elles, Maria Blondeau, qui tenait encore entre ses mains les fleurs d'aubépine offertes le matin par son fiancé. L'émotion est immense dans tout le pays. Clémenceau rend hommage au « 4ème Etat qui s'est soulevé ».

On raconte que le curé serait sorti de son presbytère pour s'interposer. Le gouvernement refuse toute enquête sur les circonstances de la fusillade. Des leaders syndicaux sont condamnés à la prison.

La chanson « Les martyrs de Fourmies » évoque ce sanglant 1er mai :

« Dans la commune, c'était fête

Et tous les braves travailleurs

Chantaient gaiement la chansonnette

Buvant le vin des trois couleurs

Lorsque sur la place un bruit d'armes

Interrompant leurs gais festins

Vint tout à coup jeter l'alarme

Avec l'ordre : rompez mutins !

Sans craindre la menace, Les braves travailleurs

Au milieu de la place

Se partageaient les fleurs

Le coeur plein d'allégresse

Ils chantèrent toujours La grande Marseillaise

L'hymne ne nos amours »

et conclut : « Français, nous sommes tous frères ! », scellant l'alliance naissante du drapeau rouge et du drapeau tricolore.

Mais le 1er mai s'enracine et devient tradition ouvrière.

Le 1er mai 1905, Jean Jaurès choisit de rendre visite à la petite commune de Maraussan, proche de Béziers, et d'y rendre hommage aux organisations mutualistes et coopératives dont les viticulteurs locaux, pourtant farouchement attachés à leur indépendance, se sont dotés.

Dans un article que publie L'Humanité, il y salue la beauté d'une nature façonnée par le travail humain et voit dans cette union volontaire des petits vignerons l'une des incarnations de son idéal socialiste, ce « socialisme d'organisation comme de combat » capable de développer « le germe de la solidarité » parmi les « Vignerons libres » aussi bien que dans les ateliers ouvriers. « Jamais, conclut Jaurès, la journée du 1er mai ne me fut plus douce, plus rayonnante d'espérance qu'en cette commune paysanne de Maurassan ».

De Jaurès qui fit tant pour que naisse la Verrerie Ouvrière d'Albi, coopérative emblématique de la capacité des salariés à prendre leurs affaires en mains, aux développements actuels de l'économie sociale et solidaire (dont la Région Poitou-Charentes a fait un axe fort de son nouveau modèle de développement), l'inspiration est commune et cela aussi fait le lien d'un 1er mai à l'autre.

En 1919, la journée de 8 heures est légalisée (soit 48 heures hebdomadaires).

En 1936, le 1er mai tombe entre les deux tours des élections législatives qui porteront le Front Populaire au pouvoir
. L'unité syndicale reconstituée depuis peu lui donne un fort élan. A l'époque, célébrer le 1er mai suppose encore un arrêt volontaire du travail considéré comme une journée de grève. C'est un engagement fort. Dans le contexte des victoires mussoliniennes et nazies, c'est aussi une mobilisation anti-fasciste.

C'est au cours de ce 1er mai qu'a lieu la première des occupations d'usines qui s'étendront au cours des mois de mai et juin 1936 : 2 ouvriers de l'entreprise de fabrication d'hydravions Bréguet, au Havre, ayant été licenciées pour cause de participation au 1er mai, l'usine est occupée les 11 et 12 mai. Cette forme de lutte inédite sera la marque du Front Populaire, reprise plus tard durant les grandes grèves de 1968. Les accords de Matignon font droit aux revendications exprimées le 1er mai 1936 (40 heures, conventions collectives) et y ajoutent les congés payés.

1947 : dans l'élan de la Libération, le 1er mai devient jour chômé et payé
pour tous les salariés, sans condition.

1948 : cette journée est officiellement dénommée « fête du travail ».

Quelles leçons tirer de ce rapide survol ?

Le monde et les temps changent, bien sûr, mais on est frappé de quelques constantes : rien, jamais, ne fut octroyé de bonne grâce par les détenteurs du pouvoir économique et financier, tout dut toujours être conquis.

A chaque avancée sociale, on opposa les mêmes arguments éculés : l'économie n'y survivrait pas, ce serait la ruine assurée... Et pourtant, force est de constater que le progrès social fut aussi un moteur du progrès économique et que la vraie modernité a toujours été du côté de ceux qui placent l'humain plus haut que la recherche exclusive du profit à court terme.

La dignité au travail et par le travail est le fil coriace qui relie les 1er mai d'antan à ceux d'aujourd'hui.

L'équipe de Ségolène Royal