Chine : comprendre le film et en tirer quelques leçons

Voici, à l'occasion de la récente visite en France du président Hu Jintao et du sommet du G20 à Séoul, quelques réflexions que nous inspire, au-delà de l'attitude du gouvernement français, l'affirmation de la puissance économique et financière chinoise.

Non pour reprocher ses succès à un pays-continent qui ne cache pas son souhait de revenir à la première place qu'il occupa jadis. Mais parce que nous devons en tirer lucidement toutes les conséquences en matière de solidarité européenne et de régulations commerciales. Celles-ci ne signifient pas quelque retour au protectionnisme d'antan mais la capacité à mettre en place collectivement, quand il le faut et là où il le faut, des « écluses » garantes d'une régulation efficace des échanges et donnant à l'Europe, à son économie et à ses emplois, le temps des conversions et des positionnements d'avenir qui lui permettront de renouer avec une nouvelle croissance.

TGV Beijing - Shanghaï


La nouvelle étape du développement chinois

C'est par là qu'il faut commencer.

Selon le dogme libre-échangiste, la Chine aurait dû se borner à adosser son développement à une spécialisation compétitive exploitant ses avantages comparatifs, au premier rang desquels une abondante main d'oeuvre peu qualifiée et peu coûteuse. Ce schéma rassurant pour les économies développées (quoique tirant leurs salaires vers le bas) ne correspond plus à la réalité actuelle de la croissance chinoise : la Chine ne s'est pas contentée d'être « l'atelier du monde » mais a mis en oeuvre une stratégie autrement intelligente, fondée sur un investissement massif dans la matière grise, les nouvelles technologies et la montée en gamme de ses fabrications.

Certes, elle continue d'inonder le monde de produits à bas prix contre lesquels la concurrence est souvent insoutenable. Et elle continuera à le faire, notamment pour absorber ses masses de travailleurs migrants venus des campagnes, dont les conditions d'exploitation rappellent la dureté de l'accumulation primitive capitaliste dans l'Europe du 19ème siècle. Mais la Chine est loin de marcher sur cette seule jambe et administre aujourd'hui la preuve de son extrême efficacité sur des créneaux qu'on a eu tort de croire la chasse gardée des économies les plus développées.

Elle consacre 4% de son PIB à l'éducation et forme, à l'échelle de son immensité, des bataillons serrés d'universitaires, de chercheurs, d'ingénieurs, qu'elle envoie également dans les meilleures universités étrangères glaner un surcroît de savoir.

On vient d'annoncer que des universitaires chinois ont mis au point un super-ordinateur qui pourrait être le plus puissant du monde.

Le New York Times raconte comment l'industrie chinoise « éclipse le solaire californien » et détient déjà 40% de ce marché régional qui est, dans ce domaine, le plus important des Etats-Unis, en même temps qu'elle y fait plonger les prix au détriment des entreprises américaines et qu'elle refroidit l'ardeur écologique des investisseurs.

En dix ans, la part des produits haut de gamme dans les exportations chinoises est passée de 21% à 33% et ce n'est qu'un début.

Si l'Airbus A320 est assemblé sur place dans le cadre d'une société détenue à 49% par des capitaux chinois (condition de plus en plus fréquemment imposée), cela n'empêche pas, en parallèle, la construction de son concurrent chinois C-919.

On pourrait aligner les chiffres jusqu'à plus soif : 20% du total mondial des investissements dans les énergies vertes, 25% du marché mondial du ferroviaire, des TGV qui concurrencent les nôtres...

Voilà la première chose dont il faut prendre la pleine mesure.

D305 - Beijing to Shanghai train

TGV Beijing - Shanghaï

 

Une force de frappe financière de plus en plus active hors frontières

Signe, là aussi, d'une formidable montée en puissance : la façon dont la Chine se positionne méthodiquement sur les grands chantiers d'infrastructures, y compris européens. Autoroute Varsovie-Berlin, ports du Pirée, de Naples et d'ailleurs, routes, voies ferrées... les investissements sont massifs. Ils portent aussi sur des participations et des prises de contrôle d'entreprises industrielles et financières européennes. L'Union européenne n'est plus seulement pour la Chine un marché d'exportation de biens de consommation mais une zone privilégiée d'investissement. Les engagements chinois n'y ont pas encore la taille de ceux réalisés en Afrique, en Asie ou en Australie mais ils dépassent déjà ceux effectués en Amérique du Nord : en 2009, 3,5 milliards de dollars en Europe contre 1,52 milliards outre-Atlantique.

La Chine profite aussi, fort intelligemment, des faiblesses de l'Europe et des défaillances de sa solidarité en volant au secours des pays de la zone euro les plus fragilisés par la crise et en achetant à tour de bras les obligations émises par les Etats en difficulté (Grèce, Portugal, Irlande...).

Ses immenses réserves de change constituent une force de frappe financière qui lui permet d'être aujourd'hui de plus en plus active sur tous les continents, de l'Afrique où elle veut en priorité sécuriser ses approvisionnements énergétiques et en matières premières, à l'Europe où elle s'implante sans pour autant s'ouvrir davantage, en retour, aux investissements européens qui restent, sur son territoire, très encadrés et même de plus en plus soumis à des conditions strictes. Sans, non plus, que cette offensive mondiale empêche la Chine de décider de garder pour elle ces « terres rares » qu'elle est quasiment la seule à produire et qui entrent dans la composition de nombreux matériels de haute technologie.

 

Un marché intérieur qui, loin de s'ouvrir, tend à se fermer

Là aussi, les schémas simplistes se heurtent à l'épreuve de la réalité. Que n'a-t-on entendu sur le « nouvel eldorado » chinois qu'allait forcément constituer, pour nos entreprises en quête de débouchés rémunérateurs, ce marché intérieur en plein essor et forcément avide de tous nos savoir-faire !

Mais la Chine, dont les décisions procèdent légitimement d'un fort souci de son intérêt national, entend de plus en plus servir son gigantesque marché en substituant ses productions domestiques aux importations et même aux partenariats dont elle estime pouvoir désormais se passer.

Le protectionnisme chinois n'est pas une nouveauté avec, d'un côté, ses subventions à l'exportation en dépit des accords conclus à l'OMC et, de l'autre, ses multiples restrictions aux importations comme aux investissements étrangers (obligation de joint ventures, limitation des prises de participation, marchés réservés de droit et de fait, etc.). Avec aussi ses exigences croissantes en matière de transferts de technologies préparant des productions autonomes riches en valeur ajoutée et directement concurrentes des nôtres. Avec également son rapport pour le moins cavalier aux droits de propriété industrielle.

Ce qui est nouveau c'est qu'à rebours de ce que beaucoup ont cru, ce protectionnisme n'était pas la maladie infantile de la croissance chinoise : il se révèle un moyen durable de réserver en priorité aux entreprises chinoises les débouchés de sa nouvelle demande intérieure.

Shanghai Power
Shanghaï

 

Echanges franco-chinois : un déficit qui se creuse

Le gouvernement français se glorifie des contrats signés à l'occasion de la visite du président Hu Jintao. Bien sûr, tout ce qui peut conforter le plan de charge et les emploi dans nos entreprises est le bienvenu mais force est de constater que le résultat est inférieur aux attentes.

La Tribune, journal économique de qualité guère soupçonnable d'anti-sarkozysme primaire, le souligne sans ambages dans son édition du 5 novembre : « Areva et Airbus restent sur leur faim après la signature des contrats chinois ». 14 milliards de contrats signés mais « derrière ce chiffre, se cachent des déceptions ». Une dizaine d'entreprises ont conclu des affaires mais il en faudra plus pour résorber le déficit qui caractérise les relations commerciales franco-chinoises et ne cesse de se creuser. Au point que la Ministre de l'Economie a déclaré il y a quelques jours : « nous ne sommes pas nécessairement très fiers lorsque nous regardons notre déficit commercial avec la Chine, qui est premier avec 22 milliards d'euros ».

Selon les Douanes françaises, la moitié de nos importations venues de l'Empire du milieu concernent des produits électroniques, informatiques et optiques. Un téléphone portable sur deux et trois ordinateurs portables sur quatre achetés en France sont fabriqués en Chine. Signe des temps : dans la zone d'activités franco-chinoises qui devrait ouvrir en 2012 près de Châteauroux, on assemblera des composants venus de Chine. Tant mieux, encore une fois, pour l'emploi local mais l'ouverture doit être réciproque.

Quand le président Hu Jintao propose aimablement que nous « doublions nos échanges dans les cinq ans » à venir, cela signifie, dans l'état actuel des choses, que pour un euro exporté, nous aurons deux euros d'importations chinoises.

Le gouvernement français dit avoir insisté sur « l'équilibre des échanges » mais le poids des mots est faible quand il se heurte aux réalités du rapport de forces et n'est pas étayé par une politique efficace à la bonne échelle.

 

Des écluses européennes pour réguler nos échanges avec la Chine

A ceux qui voudraient en savoir plus sur ce nouveau moment historique que dessine, à rebours d'une mondialisation abolissant toutes les frontières, la « montée pacifique » de la Chine, nous recommandons la lecture du livre passionnant d'Hakim El Karoui, « Réinventer l'Occident, essai sur une crise économique et culturelle ». Cet ouvrage fourmille d'informations et nous appelle à actualiser sérieusement notre vision du monde. Il pose surtout la question, essentielle, des conséquences politiques et opérationnelles à tirer de ce nouveau rapport de forces. La France seule ne peut le rééquilibrer de manière bi-latérale. C'est à l'échelle européenne que doivent être inventées, assumées et mises en oeuvre les réorientations nécessaires pour que les succès chinois ne se traduisent pas par la destruction accélérée de nos emplois et une déstabilisation accrue des classes populaires et moyennes dans une Europe en retard sur son temps.

Ailleurs dans le monde, de grandes régions s'organisent. L'Europe a tous les atouts, si seulement elle le veut, pour devenir autre chose qu'un grand marché infiniment poreux et politiquement incapable de parler d'une seule voix. C'est pourquoi nous devons réfléchir à la possible mise en place à l'échelle européenne non pas d'un protectionnisme dépassé mais d'écluses. C'est d'ailleurs le terme utilisé dans le texte qui préparait la Convention du Parti socialiste sur les questions internationales. Les écluses, comme leur nom l'indique, ne sont pas des barrages mais, tout en permettant à l'eau des échanges mondialisés de continuer à couler, de précieux outils de régulation et de mise à niveau. Des outils qui permettraient, sur les plans non seulement social et environnemental mais également économique, de concrétiser une juste réciprocité qui ne soit plus seulement incantatoire.

Cette réciprocité, Angela Merkel l'appelle de ses voeux, notamment dans le domaine des marchés publics, très verrouillés en Chine. Cette réciprocité, Louis Gallois, président d'EADS, l'appelle lui aussi de ces voeux : « on ne peut imposer aux produits européens des réglementations qu'on n'imposerait pas aux produits importés ni accepter d'être ouvert à tous vents à des pays qui se ferment. Une réciprocité est indispensable ».

Voilà pourquoi il ne faut pas craindre de faire un usage temporaire et ciblé, ici, de quotas d'importation, là, de taxes à l'entrée, ailleurs, de barrières non tarifaires, ailleurs encore du contrôle des transferts de technologie.

 

Enrayer ensemble la destruction des emplois et l'écrasement des salaires

Il ne s'agit pas de fermer le marché européen aux exportations des pays pauvres (nous pensons en particulier aux produits agricoles africains mais aussi aux fortes paroles qu'a eues, à ce propos, Dilma Roussseff au soir de sa victoire à l'élection présidentielle brésilienne). Il s'agit de prendre ensemble certaines mesures légitimes pour enrayer, sous nos latitudes européennes, la spirale des destructions d'emplois industriels et de la pauvreté. Il s'agit, en régulant mieux les flux commerciaux, de prendre aussi le temps de muscler nos économies, d'investir dans la formation, de mettre en place des politiques industrielles d'avenir, de faire repartir les salaires dans le bon sens pour redonner espoir et tirer la croissance sans pénaliser les entreprises.

On nous objectera les mesures de rétorsion. Mais le marché chinois se ferme plus qu'il ne s'ouvre et la Chine, consciente de sa force, respecte les forts plus que les faibles. On nous objectera le spectre de la rente, ruineuse pour le pouvoir d'achat. Mais l'Europe, sans se fermer hermétiquement ni s'ouvrir inconsidérément, est de taille à préserver en son sein les concurrences nécessaires et profitables à tous. On nous objectera les réticences de l'Allemagne, attachée à ses performances à l'exportation. Mais le déclin de ses voisins, première destination de ses exportations, ne peut faire durablement son affaire et la qualité des produits allemands restera leur principal argument de vente. On nous objectera qu'il n'est, à la tête des nations européennes, guère de gouvernement prêt aujourd'hui à jouer avec les autres la seule carte qui vaille : une Europe également capable de se protéger là où il faut et d'investir massivement dans les ressorts d'une nouvelle croissance. C'est vrai. Mais la responsabilité politique ne consiste pas à accompagner, le nez sur le guidon, le désordre des choses. Elle exige le courage des diagnostics lucides et la volonté d'ouvrir de nouvelles pistes quand tout montre le risque de l'impasse.

Il est temps de tirer jusqu'au bout cette leçon de la crise financière qui a ébranlé le monde : l'endettement et le crédit ne sont pas une alternative viable au blocage de l'écrasante majorité des salaires dans nos contrées (cependant que les plus hauts caracolent au-delà du raisonnable...), ce résultat d'une mise en concurrence féroce avec les pays où le coût du travail est encore très inférieur au nôtre. Les performances économiques chinoises doivent avoir pour l'Europe la vertu d'un réveil non pas hostile mais réaliste et volontaire.

Car il en va non seulement de la santé de nos économies et de ses conséquences sociales mais aussi de l'équilibre du monde et de la consolidation de nos propres démocraties, aujourd'hui minées par une angoisse sociale qui fait le lit des populismes haineux. L'avantage des compétiteurs performants est qu'ils nous obligent à nous dépasser. Voilà, en vérité, ce qui pourrait être un grand apport de la Chine à l'Europe et le prélude à l'établissement entre nous de relations moins asymétriques. Pour le dire de manière ramassée : le problème, ce n'est pas « eux », c'est « nous ». A nous, donc, de prendre lucidement nos affaires en mains.

En guise de conclusion très provisoire, nous vous donnons le choix entre deux excellents préceptes de Confucius : « plutôt que de maudire les ténèbres, allumons une chandelle, si petite soit-elle » ou « qui ne se préoccupe pas de l'avenir lointain se condamne aux soucis immédiats ».

 

L'équipe de Ségolène Royal

 

 

Beijing, China
La Cité Interdite à Beijing.

 

 

Crédits photos : Ambassade de Chine, Graham Moore, Trey Ratcliff, Philip Larson,