Synthèse de l'Université "Quel avenir commun pour l’Afrique et l’Europe au XXIe siècle ?"

preview_01978287

 

Le 19 mai 2009, près d'un millier de personnes se sont retrouvées au théâtre Dejazet, à Paris, pour participer à l'Université Populaire et Participative organisée à l'initiative de Ségolène Royal, par Désirs d'Avenir, sur les relations entre l'Europe et l'Afrique. Neuf personnalités étaient invitées à intervenir dans une discussion pilotée par Salim Abdelmadjid, doctorant-moniteur en philosophie à l'Université Paris-IV-Sorbonne et directeur de programme au Collège International de philosophie, et Najat Vallaud-Belkacem, conseillère générale du Rhône et adjointe au Maire de Lyon : Souleymane Bachir Diagne, philosophe, professeur à l’université Columbia (New York) ; Jean-François Bayart, spécialiste de politique comparée, notamment de l'Afrique, directeur de recherche au CNRS ; Pierre Boilley, professeur d’histoire de l’Afrique contemporaine à l’Université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, directeur du laboratoire CEMAf (Centre d’études des mondes africains, CNRS/Paris1/EPHE/U-Provence) ; Alice Cherki, psychiatre et psychanalyste, compagne de lutte de Frantz Fanon en Algérie ; Catherine Coquery-Vidrovitch, professeur émérite d'histoire à l’Université Paris-VII-Denis-Diderot ; Stéphane Hessel, co-rédacteur de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, qui est intervenu comme grand témoin ; Lazare Ki-Zerbo, philosophe, membre du Centre d’Etudes pour le Développement Africain (CEDA), fondateur du Comité International Joseph Ki-Zerbo ; Daniel Maximin, romancier, poète et essayiste, pour rendre compte de la position des Antilles dans les relations entre l'Europe et l'Afrique ; Elikia M’Bokolo, historien, directeur d’études à l’EHESS, qui est intervenu comme grand témoin avec Stéphane Hessel ; Jean-Pierre Mignard, juriste, qui a pratiqué dans beaucoup de pays africains.

En cohérence avec le discours que Ségolène Royal a tenu à Dakar le 6 avril 2009, le postulat de l'Université était le suivant : pourvu que l'on regarde en face le passé des relations entre l'Europe et l'Afrique, et ce qui demeure, dans le présent, de ce passé, il est possible de créer une relation politique, économique, sociale et culturelle nouvelle entre les deux continents, fondée sur le respect mutuel, le partenariat et les principes démocratiques.

 

 

1. La Méditerranée ni le Sahara ne sont des barrières.

De même que l'histoire rappelle sans cesse que la Méditerranée a d'abord constitué un lieu d'échange plutôt qu'une frontière entre deux mondes antagonistes, de même le Sahara ne saurait scinder l'Afrique entre supposées Afrique blanche et Afrique noire. Sans doute ces zones géographiques, Nord et Sud de la Méditerranée, Nord et Sud de l'Afrique, ont-elles leurs spécificités, comme ont leurs spécificités le Nord et le Sud de l'Europe ; sans doute ainsi certains des problèmes qui se posent au nord de l’Afrique n’ont-ils pas la même pertinence au sud ; mais qu'il s'agisse des aspirations démocratiques et sociales des peuples, de la lutte pour l’égalité des droits sur la scène internationale, de la défense des intérêts commerciaux, du conflit israélo-palestinien, de la gestion des ressources naturelles ou de la préservation de la biodiversité, c’est chaque fois l’ensemble de l'espace européen, méditerranéen et africain qui est concerné. Au nom de quelle différence religieuse, de quelle prétendue distinction culturelle ou ethnique, considérerait-on la Méditerranée et/ou le Sahara comme des frontière entre des mondes ?

Les préjugés et les résidus de l'histoire la plus douloureuse empêchent trop souvent encore aujourd'hui une partie importante des représentants politiques français et européens de saisir l'importance cruciale de développer les relations entre l'Europe et l'Afrique. Si la raison l'emportait, on comprendrait la justesse du propos de Jacques Attali dans son intervention à l'Université sur la crise en Europe, au moment où il élargissait son analyse de la situation française et européenne au cadre de la mondialisation :

« Nous avons (…), à côté de nous, un continent qui va être la principale promesse de l'avenir : c'est l'Afrique. L'Afrique, c'est un milliard d'habitants. L'Afrique, dans 40 ans, c'est deux milliards d'habitants. C'est un continent qui, pour nous, Français, est particulièrement important, parce qu'en Afrique, si on avait une vraie stratégie, la langue française est la seule langue dont le nombre de locuteurs va être multiplié par 4 et dont le potentiel d'interactions va être considérable, si nous savions le faire. Nous avons un potentiel, nous Européens, dans notre dialogue avec l'Afrique, d'une puissance considérable.

A écouter les interventions des différents acteurs invités à s'exprimer lors de l'Université, on ne peut d’ailleurs qu’être frappé par la porosité des relations entre l’Europe et l'Afrique, d'une part, et au sein de l'Afrique de part et d'autre le Sahara. L’évocation des luttes d’indépendance rapproche incontestablement les pays du Maghreb et ceux de l’Afrique subsaharienne, où la domination française, entre autres, s’est fait sentir avec la même violence et suivant les mêmes principes. La réflexion sur l’immigration conduit de même des pays d’Afrique subsaharienne jusqu’aux portes de l’Europe, en passant par les pays du Nord de l’Afrique, où nombre de migrants font une halte dans leur quête de liberté, et rencontrent ceux qui, du Maghreb, cherchent aussi à fuir des conditions de vie difficiles. Les questions économiques, enfin, rencontrent un écho très souvent similaire dans des pays qui partagent de nombreuses caractéristiques politiques et sociales : fort taux de chômage, déséquilibre démographique, conditions d’échange international défavorables, …

 

2. Regarder l'histoire en face.

Affirmer que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire » est non seulement moralement insoutenable, mais c'est absurde : c’est en Afrique même que naît l’histoire. Contrairement à ce que prétend Nicolas Sarkozy, c’est par l’Afrique et en Afrique que l’humanité est entrée dans l’histoire : non seulement l'Afrique est-elle le berceau de l'humanité, elle est aussi, comme l'a rappelé Catherine Coquery-Vidrovitch au début de son intervention, le berceau de l'histoire. Insistant sur l'exemple de l’Égypte ancienne, elle a montré de quelle manière celle-ci regorgeait, dès la première moitié du second millénaire avant notre ère, de prouesses techniques, de réalisations architecturales et de productions littéraires et artistiques que l’Europe ne parviendrait à égaler que bien des siècles plus tard. Sa langue, faite de hiéroglyphes, constitue sans doute le système linguistique le plus avancé de son temps.

Parler de retard historique de l’Afrique, c’est opérer une réduction a minima de l’histoire africaine, qui débuterait avec la colonisation européenne et  l’imposition des langues latines. A minima, car une telle vision, en scindant « l’histoire » de l’Afrique en trois périodes – pré-coloniale, coloniale et post-coloniale – met sur un même plan plusieurs millénaires, un siècle et demi (deux siècles au maximum pour l’époque coloniale) et, disons, un demi-siècle pour la période des indépendances : ce n’est tout simplement pas comparable. Considérer que l’histoire de l’Afrique n’est pas vieille de plus de deux siècles, c’est opérer un travestissement de l’histoire réelle de l’Afrique. Car non seulement l’Afrique est d’emblée entrée dans l’histoire, et même en un sens avant l’Europe, mais qui plus est, ce sont les Européens qui ont trop souvent voulu l’en tenir à l’écart, encourageant la régression et l’abaissement du continent africain. Ainsi la longue période de la traite des esclaves. Certes, l’esclavagisme n’a pas été l’apanage des marchands européens sur les côtes africaines ; les sociétés traditionnelles africaines elles-mêmes connaissaient l’esclavage, comme la plupart des sociétés du monde. Mais la traite des esclaves africains à laquelle se sont livrées les puissances occidentales entre le XVe et le XIXe siècles a quelque chose de différent et de tristement singulier en ce qu’elle fut un système complet, totalitaire, mondialement organisé de marchandisation de la force humaine. Les Occidentaux, qui s'étaient interdit la traite entre eux, et même envers les populations autochtones d’Amérique, pour lesquelles ils avaient pourtant montré d’abord une hostilité rare, ne considéraient pas les Africains comme autre chose que de simples marchandises, exportables à souhait.

La colonisation a également relevé d'un abaissement systématique et d'une chosification de l'humain. Sans doute faut-il faire des distinctions : jusque dans les années 1870, les Européens sont engagés dans une lutte de domination extensive, et les Africains ne subissent pas encore uniformément et intensivement la colonisation. Entre 1880 et 1914, voire parfois jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, la colonisation se fait toutefois totalitaire. En bref, les occupants blancs disposent de tous les pouvoirs, tandis que les dominés noirs n’en ont aucun. Il existe des nuances, bien sûr, mais dans l’ensemble, tous les systèmes de colonisation reproduisent ce schéma. Et le moindre des paradoxes n’est pas que ces dictatures coloniales aient été mises en pratique par des États-nations qui se proclamaient, sur le sol européen, démocratiques (Grande-Bretagne, France, Belgique, Pays-Bas, etc.). Après 1930, et plus encore après la Seconde Guerre mondiale, la donne commence à changer, et les peuples africains arrachent peu à peu leurs indépendances – que l’Europe est loin de leur donner, contrairement aux idées volontiers répandues…  Retraçant ainsi l'histoire de l'Afrique et de ses relations avec l'Europe, Catherine Coquery-Vidrovitch a pu permettre de comprendre de ce pourquoi ce passé ne pouvait pas passer sans un travail profond pour le connaître et le faire connaître. Or, aujourd’hui, les habitants du nord et du sud de la Méditerranée ne se connaissent pas ; pire, ils s’ignorent, au sens actif du terme, quand ils ne se haïssent pas franchement. Il y a là un mouvement d’éloignement, principalement né de la montée du racisme et de l’extrémisme qu’il ne faut pas négliger ou ignorer, car c’est à la seule condition d’inverser cette tendance que l’Europe et l’Afrique pourront enfin regarder sainement leur avenir commun.

 

3. En dépit d'une histoire douloureuse, les relations entre les continents africain et européen demeurent vivantes.

Il faut se garder de tout unilatéralisme, ne pas réduire les relations « Europe-Afrique » aux relations unilatérales de l’Europe avec l’Afrique. Car, comme on l’a vu, l’Afrique elle-même a beaucoup apporté à l’Europe, d’un point de vue technique, intellectuel, artistique, etc. Et continue d’apporter, notamment à travers ses travailleurs et ses jeunes, qui sont pour beaucoup des forces vives de l’Europe de demain.

Il ne faut pas croire non plus à l’exclusivité des relations européano-africaines. Car depuis les temps les plus anciens, l’Afrique a été en rapport avec la Chine, l’Inde, la Mésopotamie, le Moyen-Orient. Le moment venu, elle a même été en rapport avec la Russie des tsars – et ce, avant d’être en rapport avec l’Europe occidentale. Aujourd’hui encore, l’Afrique est en rapport étroit avec les grandes puissances de ce monde, les États-Unis tout d’abord, mais aussi la Chine, dont le poids économique s’exerce de plus en plus sur le sol africain. L’Europe n’a donc jamais été, loin s’en faut, le seul partenaire de l’Afrique.

La meilleure façon de caractériser les relations européano-africaines est peut-être de dire que ce sont des relations vivantes, qui évoluent. Car l’Afrique, comme l’Europe, à la différence de ce que certains aimeraient nous faire croire, n’est pas un continent figé dans une invariable attitude. L’Afrique n’est pas l’éternelle répétition du même. Elle n’est pas un recommencement à l’identique. Comme le dit Elikia M’Bokolo,

« L’Afrique réelle et non pas l’Afrique d’hypothétiques reconstructions » ne doit pas être recherchée « dans des mythes réels ou supposés, dans des vérités construites à la va-comme-je-te-pousse, ou dans ces fausses évidences qui parfois font croire aux gens que l’Afrique est une donnée, à peu près donnée ainsi pour l’éternité, qu’elle ne change pas, qu’elle ne bouge pas, qu’elle est ainsi depuis toujours ».

Au contraire, depuis toujours inscrite dans l’histoire, l’Afrique est ouverte au monde qu'elle rencontre et qui la rencontre, à la fois dans des positions avantageuses, mais parfois aussi – cela a été le cas dans l’histoire et peut l’être encore aujourd’hui – dans des positions non avantageuses. Partant, les relations de l’Europe et de l’Afrique ne peuvent être que des relations vivantes, faites d'avancées et de reculs. C’est ce constat simple, mais aussi exigeant – car il en engage les uns avec les autres – qui doit être le fondement de nos relations. D'où l'importance de développer les coopérations concrètes, projet par projet pour commencer. La région Poitou-Charentes en donne un bel exemple avec la coopération décentralisée mise en place avec la région de Fatick au Sénégal, dans le domaine agricole et de l'énergie solaire. Des projets nationaux et continentaux, très concrets, sont possibles aussi, par exemple, pour faciliter les échanges entre les étudiants, les enseignants et les chercheurs.

 

4. L’Afrique existe aussi à l'extérieur d'elle-même, notamment à travers la diaspora : par ce biais, l’Afrique doit être considérée comme source de valeurs pour les sociétés d’accueil.

On ne peut évoquer les relations entre les continents européen et africain sans évoquer également l’Afrique telle qu’elle est « hors d’elle », pour reprendre l'expression d'Elikia M’Bokolo, c’est-à-dire d’abord et principalement telle qu’elle existe en dehors de ses frontières géographiques, dans un premier temps par des mouvements migratoires contraints, et aujourd’hui encore par des migrations plus ou moins volontaires. En quittant son simple ancrage géographique, mais sans cesser pour autant d’être elle-même, « l’Afrique hors d’elle » s’est aussi forgée une dimension politique de valeur universelle. L’Afrique des migrations, volontaires ou involontaires, c’est, pour reprendre les mots de Césaire, cités par Elikia M'Bokolo, au sujet de la Négritude, l’Afrique

« comme prise de conscience de la différence, comme mémoire, comme fidélité, et comme solidarité ».

En ce sens, l’Afrique est aussi pour nous une source de valeurs, de nos valeurs. Car les milliers d’hommes et de femmes que l’on a conduits hors de chez eux, à un moment où les États occidentaux que nous connaissons n’existaient pas encore en tant que tels (Etats-Unis par exemple) ou s’inventaient un autre système de valeurs (fin du Moyen-Âge en Europe), ont nécessairement fécondé ces États de valeurs essentielles. Aujourd’hui, l’Afrique, c’est donc aussi le combat contre le colonialisme, le racisme, le néo-colonialisme – le combat pour la dignité de l’être humain, tous les être humains.

Une valeur, tout particulièrement, nous semble avoir été offerte au monde par l’exemple africain : c’est la fraternité. Stéphane Hessel, qui a participé à la rédaction de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, a exprimé ainsi cette idée dans son intervention :

« Fraternité. Ce mot, pour quiconque a eu le privilège, comme je l’ai eu à de nombreuses reprises, de voyager et d’être accueilli et de vivre en Afrique, nous sentons que les Africains le portent avec une intelligence et une force dont nous devrions prendre exemple ».

 

L’Afrique, par là, est terre de valeurs pour l’humanité entière. Cet universalisme des valeurs est d’autant plus nécessaire que l’Afrique et l’Europe ont à relever ensemble des défis communs majeurs : la lutte contre la pauvreté et les épidémies, qui touchent durement l’Afrique, mais aussi le réchauffement climatique, les inégalités ou la protection de la biodiversité.

C'est encore sur cet universalité des principes, plus encore que des valeurs, que Souleymane Bachir Diagne a insisté dans son intervention, dans un propos prémonitoire des mouvements révolutionnaires observés ces derniers mois sur le pourtour méditerranéen, en rappelant que la démocratie était une aspiration universelle, et que c'est une grave erreur de croire qu'au nom de supposées différences culturelles, on pourrait s'accommoder, en Europe, de dictatures en Afrique.

 

5. Les relations avec l’Afrique doivent être l’occasion de réaffirmer le besoin d’universalité.

Ce point nous conduit tout naturellement à désigner un écueil dans lequel il serait dangereux de tomber : c’est celui du différentialisme. Trop souvent en effet, et parfois même sans intention de nuire, l’on présente l’Afrique sous les traits de « la » différence. Il ne s'agit évidemment pas de nier, en disant cela, les différences qui existent entre les situations européenne et africaine, ni au sein de ces deux aires. Il s'agit simplement de demander quelles conséquences en tirer : que ces différences emportent des droits différents des nôtres ? ; que les normes que nous croyons universelles sont en réalité ethnocentrées, et n’ont pas vocation à s’appliquer partout et en tout lieu ? Sans doute faut-il passer au crible les droits que nous portons, pour les dépouiller de tout risque de domination voilée. Mais un tel effort d’analyse et de circonspection n’a jamais commandé que nous laissions des pans entiers de l’humanité hors du droit que nous pensons applicable à tous, universel. Ou alors, c’est la porte ouverte à tous les comportements hors-la-loi, à toutes les abominations. Jean-Pierre Mignard y a insisté avec force lors de son intervention :

« Quand l'autre dit que les peuples d'Afrique, ou l'homme africain n'est pas rentré dans l'histoire... mais quelle innommable bêtise ! Quelle incroyable inculture ! Quelle énorme ignorance ! Car enfin, si le droit est ce qu'il est, ce n'est pas tant parce que le législateur était occidental et blanc, c'est que ceux qui faisaient que de nouveaux droits viennent étaient ceux qui, en Afrique ou aux Antilles, par leurs luttes, leurs combats et leurs souffrances, demandaient à ce que le droit soit inscrit dans la loi universelle des nations et des peuples. Si nous avons nous en Occident aujourd'hui des droits aussi riches et aussi forts, c'est que nous le devons aussi à ceux qui, en Afrique, depuis des siècles, se sont battus, et ont payé, pour que le droit, de virtualité, devienne ce qu'il est. »

Les relations européano-africaines ne peuvent donc faire l’économie de cet universalisme raisonné, pensé en commun, et protecteur de tous parce qu’applicable à tous – et c'est l'un des grands apports, à l'Europe et à la France, des révolutions actuelles que de l'avoir rappelé à ceux qui l'avaient oublié.

Pour exprimer cette idée, l'intervention de Stéphane Hessel, figure morale et grand spécialiste des relations internationales contemporaines, a constitué un moment phare de l’Université. À la différence des autres interventions, qui avaient vocation à éclairer tel ou tel aspect des relations européano-africaines, ou à corriger telle erreur dans l’analyse de celles-ci, l’intervention de Stéphane Hessel devait inscrire la problématique des relations européano-africaines dans la perspective d’un vivre-ensemble mondial qui se fait toujours attendre, mais qui ne repose pourtant que sur la volonté des uns et des autres, à commencer par nous, Européens et Occidentaux qui avons trop souvent méprisé les cultures et les peuples d’ailleurs :

« Ce que je porte, aujourd’hui où nous parlons de deux grands et merveilleux ensembles de notre monde, l’Afrique et l’Europe, [c’est] le souvenir de ce qu’ont été les valeurs sur lesquelles nous avons essayé de fonder – sur lesquelles ma génération a essayé de fonder – la construction d’un monde nouveau après les horreurs de la Seconde Guerre mondiale.

« (…) Lorsque nous avons la même vision de ce qu’il est important de faire, il faut surtout ne pas nous disperser entre nous, il faut que nous soyons – que ce soient les socialistes, les Europe-écologistes ou tous les autres qui veulent le progrès – il faut que nous soyons ensemble pour construire (…), nous Européens, une Europe intelligente, capable d’être le partenaire de l’Afrique, et construire, nous les Africains qui nous trouvons ensemble ici réunis aujourd’hui, les partenaires d’un monde qui peut retrouver, si nous nous donnons le mal d’y travailler tous ensemble, l’équilibre qu’il a malheureusement perdu. Car, j’y insiste, nous vivons dans un monde menacé. Dans un monde fragile. Dans un monde précaire. La libéralisation marchande, l’économie financière nous a mis nous, Européens, en fin de comptes, dans une position dramatique ; mais que n’a-t-il pas fait de mal à nos amis Africains ! L’Afrique a été exploitée, a été mise au service d’intérêts égoïstes souvent de la part – hélas ! – d’Européens, mais aussi de la part d’autres régions du monde. La semaine dernière, la Banque Africaine de Développement a reçu des Chinois et des Japonais qui peut-être vont lui apporter beaucoup de soutien, mais peut-être pas dans le sens qui serait nécessaire pour que cette fraternité indispensable entre Africains et hommes des autres régions – mais pour nous, essentiellement, entre Africains et Européens – assume toutes ses capacités.

« Nous pouvons lutter contre la dégradation de la planète, nous pouvons lutter contre l’injustice insupportable entre les très riches et les terriblement misérables qui sont encore en grand nombre dans les populations africaines. Là, nous avons quelque chose à faire que jusqu’ici nous avons raté. Je le dis très franchement, je me suis beaucoup occupé de coopération entre l’Europe et l’Afrique. Nous avons fait toutes les erreurs, il faut que nous en tirions les bonnes conséquences. C’est important d’avoir fait des erreurs, mais à condition d’en faire l’histoire et de revenir à ce que Ségolène nous propose : la vérité et la réconciliation. C’est là que nous allons trouver des ressources extraordinaires. Des ressources dans les jeunesses qui ont devant elles la possibilité de construire un monde digne des grands exemples que l’Afrique nous a donnés, que l’Europe nous a donnés, et ces exemples mis ensemble représentent une vision que j’ai évoquée tout récemment avec Edouard Glissant – un grand Antillais – et avec Lilian Thuram, passionné par la question de savoir « Qu’est ce que c’est que d’être noir ? Qu’est-ce que cela veut dire pour avoir sa place? Est-ce que le noir est noir, le blanc lumineux ? Ou est-ce que c’est au contraire la diversité culturelle, la diversité de couleurs qui fait un monde riche, un monde beau, un monde poétique ? ». C’est ce monde-là qu’il nous faut construire, et, chère Ségolène, si vous y participez, si vous y apportez votre courage, votre intelligence et votre énergie, nous Européens, nous Africains (…) et leurs historiens, et leurs jeunes, nous vous serons reconnaissants ».

 

6. Nos 3 propositions pour une nouvelle politique extérieure de la France vis-à-vis de l'Afrique :

 

1. Réformer le Conseil de Sécurité de l'Organisation des Nations Unies de telle manière que l'Afrique y obtienne le siège de membre permanent qui lui revient de droit.

2. Instituer une « commission vérité et réconciliation » réunissant des historiens reconnus de tout le continent africain et de tout le continent européen, chargée de faire connaître de part et d'autre la Méditerrannée les réalités du passé des rapports entre l'Afrique et l'Europe.

3. Réformer notre politique d'aide au développement, en passant de la logique de l'aide à la logique du co-développement : favoriser les projets concrets associant directement les bénéficiaires, sur le modèle de la coopération décentralisée entre la région de Fatick au Sénégal et la région Poitou-Charentes en France.

 

 

Désirs d'Avenir

A Lire aussi :Le discours que Ségolène Royal a tenu à Dakar le 6 avril 2009.

 

Photo : Stéphane Lemouton/facetoface