Synthèse de l'Université "Pesticides : quel impact pour notre alimentation et notre santé ?"

Le 6  Juillet 2009, 800 personnes se sont réunies au théâtre Dejazet, à Paris, pour participer à l'Université Populaire Participative organisée à l'initiative de Ségolène Royal, par Désirs d’Avenir, sur les conséquences de l'usage des pesticides sur notre alimentation et notre santé. Quatre personnalités étaient invitées à intervenir dans une discussion pilotée par Delphine Batho, députée des Deux-Sèvres : Dominique Belpomme, professeur de cancérologie au Centre Hospitalier Universitaire Necker-Enfants malades ; Paul François, agriculteur victime des pesticides ; Jean-Paul Jaud, réalisateur du film-documentaire Nos enfants nous accuseront, diffusé lors de l'Université ; Serge Morin, agriculteur, chargé de l'action « Terre saine, zéro pesticides » en Poitou-Charentes. Un échange avec les participants présents dans la salle du théâtre,  parmi lesquels Philippe Martin, député et président du Conseil général du Gers, et Gérard Bapt, député de Haute-Garonne, a permis d’approfondir le contenu des interventions, et de donner aussi la parole à Jean-Charles Bocquet, directeur de l'Union des Industries de la Protection des Plantes (UIPP), pour représenter les industries phytosanitaires. Les interventions sont consultables, en vidéo, sur le site internet de Désirs d'Avenir, en cliquant ici.

À l'origine de l'Université, il y a le double constat : d'une part, que la France est le troisième consommateur mondial de pesticides et le premier consommateur européen (la France absorbe, à elle seule, un tiers des produits utilisés au sein de l'Union Européenne) et que l'on estime que la majorité de nos rivières et la moitié de nos nappes phréatiques sont aujourd’hui contaminées par des pesticides ; d'autre part, que cette pollution de l’eau et des sols par les produits phytosanitaires fait l’objet d’une loi du silence. Comment expliquer cette inertie ? Comment en sortir ? Pour répondre à ces questions, trois thèmes principaux ont été traités dans les différentes interventions : la manière dont on use des pesticides dans l'agriculture ; les conséquences qu'ont les pesticides sur la santé des producteurs et des consommateurs ; la manière dont il est possible de sortir de l'ornière et de mettre en œuvre une agriculture respectueuse de la nature et de notre santé.

1. Pesticides et Agriculture : un cercle vicieux

Qu'est-ce que les pesticides ? Jean-Charles Boquet, qui représente les fabricants de pesticides en France, a voulu rappeler le nom que la loi leur a donné :

« Ce que nous avons appelé ce soir ensemble les pesticides (…) s’appelle (…), depuis la loi d’orientation agricole, les produits phytopharmaceutiques, phyto (plantes) pharmaceutiques (médicaments) : médicaments pour les plantes ».

Il est vrai que les pesticides ont été introduits avec l'objectif de soigner les plantes, mais il est tout aussi vrai que cet objectif était directement lié à un autre objectif : augmenter les rendements. Dans un premier temps, a rappelé Paul François en faisant référence à son expérience d'agriculteur, cela a paru fonctionner :

« Je suis (…) un pur produit de l'agriculture intensive. J'ai quitté l'école d'agriculture en 1982. Et quand j'ai quitté l'école d'agriculture, on était formaté pour l'agriculture intensive, et je n'ai pas renié mes origines. Voilà, on nous expliquait qu'à l'époque, au début des années 1980, qu'en l'an 2000, on ne se nourrirait que de pilules, de vitamines et de protéines. On parle de la bonne bouffe aujourd'hui, eh bien je peux vous dire qu'à ce moment-là on nous disait qu'en l'an 2000 – c'est peut-être dix ans en arrière mais à l'époque c'était très loin devant nous – : « Vous savez les gens n'auront plus le temps, alors il faut produire, il faut produire, alors vous savez, la chimie va vous aider à produire ». Et moi, je ne peux pas cacher le fait qu’au début des années 1980, quand je me suis installé avec mes parents, eh bien la chimie nous a permis effectivement d'augmenter les rendements. Et on a augmenté les rendements parce qu'on soignait les maladies, les insectes, tous les prédateurs, les mauvaises herbes. Jusqu'à la fin des années 1980, on augmentait nos rendements et nos marges économiques ».

Mais les pesticides ont évidemment un impact sur leur environnement et sur la santé des producteurs et des consommateurs. Le professeur Belpomme l'a expliqué en faisant référence à l'étude qu'il a menée sur l’effet de la chlordécone aux Antilles (la chlordécone est un pesticide utilisé dans les plantations de bananes) :

« Aujourd'hui, cela ne fait pas de doutes, scientifiquement parlant, qu'il y ait un lien de causalité entre certains types de pesticides (qui sont des pesticides organochlorés notamment, qui sont des substances CMR, cela veut dire Cancérigènes Mutagènes et toxiques pour la Reproduction) et l'apparition de certains cancers (…). Nous venons de publier dans une revue internationale (…) [une étude sur] le fait que les cancers de la prostate sont une maladie de l'environnement très probablement, mais nous n'en avons pas la certitude, très probablement liés aux pesticides – l'étude que nous avons réalisée est une étude qui a été faite aux Antilles (…). Il y a un récent rapport de l'Office parlementaire (…), qui a tout de même reconnu qu'il y avait une contamination des sols aux Antilles, par des pesticides, en particulier par la chlordécone. Et la chlordécone c'est la partie émergée de l'iceberg : il y a tous les pesticides qui ont été pulvérisés par avion depuis 1955 dans des petites îles, à territoire limité, ressources en eau potable, en eau douce, limitées, ressources en terres arables limitées. Eh bien (…), ce rapport reconnaît (…) que la durée de contamination de la chlordécone, puisque c'est ce qui a été analysé par mon ami en Guadeloupe, c'est au minimum d’un siècle dans certains sols de là-bas, mais cela peut aller jusqu'à dix siècles. Autrement dit, cela veut dire qu'il y a (…) entre cinq générations et quarante générations d'Antillais qui vont être contaminées à l'avenir. Voilà le résultat. Alors bien sûr, on dit (…)  : « oui, attendez, cela se fixe dans le sol, c'est contaminé, l'eau bien sûr est contaminée, mais il n'y a aucune preuve qu'il y ait des problèmes dans la santé ». Alors là, la réponse, elle est simple : il y a 25 siècles, Hippocrate nous disait que pour être en bonne santé, il fallait une bonne alimentation, et que pour avoir une bonne alimentation il fallait une bonne agriculture, une agriculture saine. Alors effectivement [à l'époque] d'Hippocrate, il n'y avait pas les pesticides, mais il y avait déjà certains aspects de la nature qui pouvaient concentrer les maladies, notamment les eaux saumâtres, les vents, etc. Donc vous voyez qu'aujourd'hui, nous faire admettre que, bien que le sol soit contaminé, on ne risque rien pour la santé, ceci est impossible au niveau scientifique ».

Non seulement le recours systématique aux pesticides entre-t-il ainsi en contradiction avec l'objectif sanitaire qui était censé le valider, mais encore avec l'objectif économique de l'augmentation des rendements, car, comme l'explique Paul François dans le prolongement de son intervention citée plus haut, avec le temps, l’augmentation des rendements due à l’utilisation de produits chimiques à commencer à décroitre :

« Et puis s'est produit un phénomène, au début des années 1990 (…) : j'ai constaté que plus j'utilisais des produits phytosanitaires, plus j'utilisais d'engrais, et ma marge diminuait ; parce que mes rendements qui devaient augmenter tous les ans n'augmentaient plus, et non seulement ils n'augmentaient plus, mais ils stagnaient voire diminuaient et j'utilisais toujours autant de produits. À ce moment-là, on s'est posé la question : comment faire pour utiliser moins de produits ? ».

Paul François décrit en fait un cercle vicieux : recours aux pesticides pour augmenter les rendements ; diminution des rendements ; recours supérieur aux pesticides pour contrer la diminution des rendements ; réduction des marges par l'augmentation des coûts générée par l'augmentation des intrants. Pour Dominique Belpomme, ce phénomène pouvait être anticipé, dès lors que l'on sait que :

« un sol, c’est un organisme vivant, et que, pour fabriquer de l’humus, que le sol soit fertile, et ça nos amis agriculteurs le savent très bien, il faut de la vie dans le sol, c'est-à-dire des nématodes (des vers de terre), il faut des insectes – des milliers d’insectes différents sont dans le sol, pour fabriquer cet humus – et il faut bien sûr des bactéries et des champignons ».

Les pesticides détruisant ce qu'il y a de vie dans la terre, on ne s'étonne plus qu'à moyen terme, elle perde sa fertilité, et que, pour retrouver une rentabilité acceptable, il faille donc augmenter encore les rendements et utiliser encore et toujours plus de produits chimiques. Ces phénomènes itératifs sur l’ensemble du territoire français ont grandement contribué à la situation actuelle, dont  Delphine Batho donnait un aperçu en introduction :

« Il y a 140 millions de tonnes de pesticides qui sont épandues chaque année dans le monde. La France est le premier consommateur européen de pesticides. Elle absorbe à elle seule 1/3 des produits utilisés au sein de l'Union Européenne. 90%, oui, 90% de la surface agricole française est chimiquement traitée. 96% des eaux superficielles et 61% des nappes phréatiques en France sont polluées par les pesticides. On constate une augmentation de l'incidence des cancers depuis une vingtaine d'années. Si l'on tient compte des changements démographiques, l'augmentation du taux d'incidence des cancers depuis 1981 est estimée à 35% chez l'homme et 40% chez la femme, et une partie de cette augmentation est due à des facteurs environnementaux, dont les pesticides. Enfin, pour votre information, j'ai pris cet exemple, mais j'aurais pu en prendre d'autres, la firme Monsanto ne connaît pas la crise, elle a fait des bénéfices records en 2008 avec 1,4 milliards de dollars de chiffre d'affaires pour la partie herbicide de son activité. Voilà pourquoi nous considérons que ce sujet des pesticides est un sujet éminemment politique ».

 

Cette description est en fait une analyse, Delphine Batho rendant compte clairement du rapport qui s'établit, avec les pesticides, entre argent, agriculture, environnement et santé.

 

2. Les conséquences des pesticides sur la santé

Certaines conséquences de l'utilisation des pesticides sur la santé ont été décrites et expliquées par Dominique Belpomme :

« Ce qu’il faut savoir, c’est que [les] molécules [qui interviennent dans la composition des pesticides] sont liposolubles, lipophiles, c'est-à-dire qu’elles ont une affinité pour les graisses, et c’est notamment le cas des pesticides organochlorés - c'est-à-dire type chlordécone, avec notamment douze atomes de chlore sur la molécule. Or, ces molécules qui ont une affinité pour le tissu graisseux, eh bien elles vont se stocker dans le tissu graisseux. Et donc, à partir du moment où c’est stocké dans le tissu graisseux, eh bien, lors de la grossesse, ça passe à l’aire placentaire, ça passe dans le sang, et ça va contaminer le futur bébé. Et où ça dans le futur bébé ? Eh bien ça va dans le tissu graisseux du futur bébé qui est la glande mammaire, c'est-à-dire le futur sein, et ça va également dans la future prostate, glande prostatique, et bien sûr notamment dans le cerveau, lorsque notamment c’est un organophosphoré. Donc vous voyez que la grossesse est une période de très grande vulnérabilité pour le fœtus, pour l’enfant, et cela d’autant plus qu’il y a eu une accumulation avant la grossesse de pesticides dans le tissu graisseux. C’est toute la gravité. Et on sait désormais de façon permanente, quasi certaine, en analysant les modèles biologiques, que la première étape d’un cancer du sein, ou d’un cancer de la prostate, cela se fait durant la grossesse, dans le ventre de la mère. Autrement dit, si vous voulez, eh bien au moment de la grossesse, il va y avoir, sans que la maman s’en aperçoive, à partir du moment où les pesticides sont passés dans le sang, il va y avoir une désorganisation de la glande prostatique ou de la glande mammaire, avec un cancer qui va apparaître 30 ou 40 ans après pour ce qui est d’un cancer du sein, 50 ou 60 ans après pour ce qui est d’un cancer de la prostate. La grossesse c’est la période la plus vulnérable, et c’est ce que je dis toujours, je dis dans mes conférences : « les femmes et les enfants d’abord !, en matière de santé publique, compte-tenu de la pollution chimique » (…). Il est clair que nous sommes devant un problème de santé publique majeure, qu’il n’y a pas Belpomme qui parle seulement pour dire ce qui est : il y a des milliers d’articles scientifiques actuellement qui sont publiés dans la littérature internationale. Il ne fait aucun doute au niveau des scientifiques de haut niveau, c'est-à-dire des scientifiques qui ont encore une indépendance de jugement scientifique, que le risque existe : risque de malformation congénitale juste après la naissance, au moment de la naissance, ou découvert au moment de la naissance, et bien sûr, risques ultérieurs d’un cancer, 30 ans, 40 ans, 50 ans. Alors évidemment les études épidémiologiques sont incapables de mettre en évidence le lien entre ce qui arrive durant la grossesse et ce qui va advenir 30, 40 ou 50 plus tard. [Mais comme] disait l’appel de Paris, tout de même maintenant signé par tous les conseils de l’Ordre des Médecins des 27 États membres de l’Union Européenne, et plusieurs milliers de scientifiques : une étude épidémiologique négative ne signifie pas l’absence de risques. Voilà ce qu’on peut dire en termes de santé publique ».

L'usage des pesticides a également des conséquences sur la santé des agriculteurs qui les manipulent et qui sont les premiers touchés par les maladies, comme en a témoigné Paul François dans son intervention :

« Je faisais très attention aux produits phytosanitaires, et on va dire pesticides, parce qu'il me semblait que ce n'était pas anodin. Mais voilà, en avril 2004, voulant vérifier le nettoyage d'une cuve, où un accident est toujours un concours de circonstances, je n'avais pas pris de précautions, pensant que ma cuve était vide, je n'avais pas pris mon masque, j'ai ouvert la cuve, et voilà que j'ai inhalé le produit, qui comportait un solvant très puissant. J'ai inhalé le produit à pleins poumons, et j'ai eu une première chance, c'est de réagir assez vite et de prendre contact avec quelqu'un qui m'a pris en charge, je me suis retrouvé dans un service d'urgence, en difficulté respiratoire et dans le coma. C'était la première étape. J'ai arrêté le travail pendant un mois. Je ne me souviens pas de l'accident, j'ai une amnésie d'une dizaine de jours, enfin peu importe. Simplement, quatre mois après, je suis retombé malade. Et là, si vous voulez, je tombe malade, et quand mon épouse faisait part du fait que j'avais eu cette intoxication, à chaque fois on lui disait « ne vous inquiétez pas, ce que M. François a respiré, tout ça s'est évacué, il n'y a aucun problème, c'est tout mais sauf ça ». Mais si c'est pas ça, qu'est-ce que c'est ? Alors, on a tout cherché, toutes les pathologies, je vous en passe, mais celle qui est la plus intéressante, c'est qu'on m'a mis en hôpital psychiatrique. Et j'ai accepté, le jour où on m'a dit « M. François, c'est psychosomatique ». J'étais dans un hôpital à Paris, il y avait cinq semaines que je n'avais pas vu mes enfants, et j'ai accepté, je me suis dit que si c'était psychiatrique, ça se soigne. Donc j'y vais, il n'y a pas de soucis, on y va. Et heureusement, le professeur qui m'a suivi m'a dit « Mais Monsieur sortez vite de mon service, vous n'avez rien à faire ici. Vous avez certainement un gros problème, mais c'est pas psychiatrique ». Je l'en remercie parce que je pense bien que certains ça les aurait bien arrangés que j'y sois encore. Et je me suis battu, parce qu'il y avait, comme disait le professeur Belpomme, j'ai eu la chance d'avoir des chercheurs qui se sont penchés sur mon problème et qui ont voulu comprendre. Ils se sont penchés sur mon problème et se sont dit « ce n'est pas possible que le produit n'ait eu aucun effet sur l'état de santé de M. François ». Je n'avais jamais été malade avant 2004, et là, d'un seul coup, tout ce qui pouvait arriver me tombait dessus. Excusez-moi, parce que quand j'en parle, c'est encore un peu... C'est pas facile. Bref, et ces professeurs ont cherché, et ont eu des pressions, et j'ai décidé de me battre avec eux parce que j'ai dit : « si c'est ce produit qui me rend malade, alors il faut le dire ». L'omerta du milieu agricole, il faut maintenant la lever. Les produits qu'on utilise, effectivement des centaines de milliers de tonnes en France, c'est peut-être pas si anodin que ça. Je pensais à l'environnement, je pensais au consommateur, ... je suis pas un saint-bernard hein ! Mais j'avais pas conscience que même si je me protégeais, que ça puisse avoir des conséquences ».

C'est cette mise en rapport, effectuée ici aussi bien par Dominique Belpomme que par Paul François, entre : premièrement, l'évidence des graves conséquences néfastes des pesticides sur la santé ; deuxièmement, la poids économique acquis par les pesticides dans la production agricole ; troisièmement, le silence des pouvoirs publics ; qui a finalement fait dire à Jean-Paul Jaud, au moment de présenter son film aux participants de l'Université[1], que :

« nos enfants, on les empoisonne. On les empoisonne trois fois par jour quasiment, avec une nourriture, une alimentation, vous l'avez évoquée ici, d'une agriculture que vous avez qualifiée de « productiviste », et que je me permettrais de qualifier de « chimique » et « mortifère » ».

 

3. Sortir de l’ornière : pour une agriculture respectueuse de la santé et de l'environnement

Le film de Jean-Paul Jaud rend compte plus largement du cercle vicieux à l'intérieur duquel l'usage des pesticides enferme nos sociétés : les pesticides sont dommageables à la santé humaine mais on ne pourrait plus s’en passer. Peut-on apprendre à se passer des pesticides ? En éliminer les graves conséquences pour notre santé et notre environnement ? Et produire sans ?

Sans aucun doute la première étape est-elle d'informer nos concitoyens des méfaits des pesticides. C'est ainsi que Dominique Belpomme conçoit sa responsabilité de médecin :

« Aujourd'hui, j'ai peut-être, au nom du serment d'Hippocrate, la volonté et la conscience [de prévenir] (…). Prévenir, c'est éviter que les maladies apparaissent. Ça c'est le rôle des médecins. Mais le rôle d'Hippocrate, c'était également le deuxième sens du terme prévenir, qui est d'informer la population. C'est ce qu'Hippocrate a fait à la fin de sa vie. Il a passé toute la fin de sa vie à informer les Athéniens des risques épidémiques de l'époque. Et c'est ce que je fais ce soir avec vous. Et c'est ce que je fais dans le combat que je mène, au nom de ma conscience, au nom du serment d'Hippocrate, qui est de dire la vérité, de prévenir, sur ce qu'il y a aujourd'hui. Et malheureusement ce qu'on constate, c'est un déni vis-à-vis des scientifiques, aujourd'hui.

« J'étais hier avec le prix Nobel Luc Montanier. Nous discutions des pesticides. Eh bien rendez-vous compte, il m'a dit : « Lorsque j'ai reçu mon prix Nobel, j'ai à peine été reçu à l'Élysée, 2 minutes, 3 minutes, et encore, j'avais le sentiment que je dérangeais ». Quand un pays n'est pas capable d'écouter ses scientifiques et de les reconnaître, eh bien je peux vous dire que l'évolution de ce pays-là ne se fera pas vers le bien-être de ses concitoyens.

« Alors il est évident qu'il y a ces deux sens du terme prévention : prévenir c'est éviter que les maladies apparaissent, et ça c'est ce que le film de Jean-Paul Jaud montre, par le bio, qui est une façon d'aborder les problèmes environnementaux, mais il y a aussi prévenir, qui est d'informer, d'informer la société, la société civile, mais aussi nos hommes politiques, nos responsables, nos décideurs.  Et c'est la raison pour laquelle je suis particulièrement content ce soir d'être parmi vous, car je suis certain qu'au-delà des problèmes environnementaux qui sont majeurs, vous êtes là pour soutenir une politique environnementale à la mesure du défi que nous devons tous relever, et de soutenir en particulier Ségolène Royal.

« Politiquement parlant, et c'est le citoyen et non pas le professeur de médecine qui parle, politiquement il est clair que l'environnement prend une part de plus en plus importante dans nos idées, débats sociétaux, et en particulier la dernière échéance électorale a montré manifestement que 20% d'entre nous avions compris que l'environnement était important, par le biais d'Europe Écologie. Et il est clair que, sans vouloir me lancer dans un débat politicien (…) pour lequel je ne suis absolument pas préparé, je remarque en tant que citoyen, qu'il y a une prise de conscience, au plan de l'environnement, en matière de société civile. Et ceci, pour moi en tout cas, le seul petit conseil que je peux donner en tant que citoyen, c'est que : Messieurs, Mesdames les politiques, tenez compte de ce qui se passe au niveau du peuple, car actuellement il est clair que nous allons changer de discours, changer de façon de concevoir notre société. Notre société aujourd'hui, elle met l'écologie au service de l'économie. Cela veut dire quoi en pratique ? Cela veut dire que ce qui va être possible au plan écologique, ce ne sont que les miettes de ce que vont nous laisser les systèmes économiques et financiers. Ceci bien sûr est absolument hérétique comme façon, il faut bien sûr inverser la vapeur : c'est mettre l'économie au service de l'écologie. Et bien sûr, avec cet emprunt qui se prépare, il est évident que c'est l'industrie verte, l'économie verte, qui doit être prioritaire, dans ce qu'il faudra aborder. C'est d'abord une source de richesses. Il ne s'agit pas, en promouvant l'environnement, et les liens entre santé et environnement, il ne s'agit pas de brader le progrès, de revenir à la bougie. Pas du tout. Il s'agit tout simplement de faire en sorte que ce progrès soit au service d'un nouveau paradigme qui est incontournable au plan sociétal, qui est celui que nous avons dépassé la ligne jaune du raisonnable en matière de pollution de la nature, en terme de destruction de l'environnement, d'épuisement des ressources naturelles ».

 

Gérard Bapt a insisté, pour amplifier l'information, sur la nécessité de développer des dispositifs de veille épidémiologique aux niveaux français et européen :

« C’est quelque chose, je pense, qui doit être porté au premier rang des revendications en terme de santé environnementale, que celle d’avoir des instruments de veille biologique et épidémiologique ».

Sans doute une deuxième étape est-elle, après l'information, de susciter la mobilisation. Ainsi Jean-Paul Jaud a-t-il tenu à insister sur cet angle de lecture possible de son film :

« C'est pour ça que ce film a été tourné dans une petite ville (…), dans le monde rural du Sud Est de la France, dans un très beau village : parce que je voulais montrer que même sous la beauté, lorsqu'il y a du poison, s'il y a du poison, il y a aussi de l'espoir, et que ce monde rural, avec ses élus, ses habitants, la société civile, peut encore faire changer les choses. »

Une autre étape est de démontrer qu'il est possible de produire différemment, et d'enseigner aux jeunes agriculteurs ces méthodes respectueuses de l'environnement et de la santé des consommateurs et des producteurs. Paul François y a insisté. Après avoir demandé « comment faire pour utiliser moins de produits ? », il répondait :

« On s'est aperçu que si on n'était pas aidé, en travaillant un petit peu et en reprenant un petit peu l'agriculture de base telle qu'on nous l'avait apprise, ou telle que nos grands-parents nous l'avaient apprise, et pas ce qu'on avait appris à l'école, mais ce que mon grand-père et mon père m'avaient transmis, on pouvait travailler différemment ».

Informés, mobilisés, rassurés sur les possibilités alternatives, il devient alors possible d'établir, avec les citoyens, un rapport de forces politique et démocratique vis-à-vis des lobbies. Delphine Batho a pris soin de le souligner :

« Les citoyens ne s'y trompent pas d'ailleurs, comme en témoigne l'augmentation continue de produits bio en France – et ce malgré le fait qu'une large partie de ces produits soit importée, faute d'avoir pris le tournant dans la politique agricole française qui était nécessaire. Le film de Jean-Paul Jaud, comme les positions du professeur Belpomme font débat, notamment sur le lien entre pesticides et santé publique. Mais pourquoi précisément ne pas accepter de débattre, quitte à écouter et à critiquer les points de vue ? Que l'on partage ou pas ces analyses, que l'on conteste ou pas certaines démonstrations, leurs propos ne sont-ils pas une source de questionnement salutaire ? Ce questionnement est très simple : où est le véritable progrès de civilisation ? Faut-il encore faire perdurer un modèle agricole productiviste qui a fait tant de dégâts, qui épuise les sols, qui épuise la ressource en eau, et qui appauvrit la majorité des paysans ? C'est à nos yeux un enjeu éminemment politique vis-à-vis aussi des générations futures d'aborder ce sujet. La question politique est celle-là : « où est l'intérêt général ? ». Est-on sûr qu'il correspond aux intérêts particuliers, à courte vue, où seul le profit compte, au mépris de la nature et, plus encore, au mépris de la santé des hommes ? Comme hier pour l'amiante, comme hier pour les farines animales, comme hier pour les OGM au début de leur introduction en Europe, et bien avant que des scandales n'éclatent, ceux qui dénoncent les risques et dangers liés aux pesticides sont pointés du doigt, traités d'obscurantistes, de Cassandre rétifs à la modernité et au progrès. Nous ne croyons pas que le combat pour l'homme et la planète soient des combats d'arrière-garde. Nous pensons que ce sont des combats profondément modernes. Nous n'opposons pas le progrès scientifique, la modernité, et l'écologie. Nous croyons qu'au contraire, c'est une conception erronée de la modernité de céder à cette fuite en avant productiviste sans jamais s'interroger, sans jamais remettre en cause notre modèle. Produire toujours plus, non pas pour nourrir la planète, mais pour faire toujours plus de profit, cela a toujours été l'argument de vente des puissances d'argent, des intérêts économiques considérables qui sont en jeu et de leurs puissants lobbies. Ces lobbies que nous avons vus à l'œuvre d'ailleurs à l'Assemblée Nationale dans le débat sur la loi sur les OGM. Nous les voyons à l'œuvre encore quand, en tant que députée, je pose une question au gouvernement sur les études scientifiques liées aux conséquences sur la santé humaine du Roundup, premier désherbant vendu dans le monde, qui comporte selon une étude récente des risques pour la santé, allant de l'allergie au cancer. J'ai interrogé la Ministre de la Santé, le 10 février dernier, sur le sujet, en lui disant deux choses : soit cette étude est vraie, et il faut de toute urgence retirer ce produit de la vente ; soit cette étude est inexacte ou insuffisante, et il faut de toute urgence commander d'autres travaux scientifiques, et dans l'attente d'autres résultats, suspendre la commercialisation du Roundup, en application du principe de précaution. Mais je constate que ce principe de précaution, on l'a inscrit dans la Constitution mais on ne l'applique pas, puisque j'attends encore aujourd'hui, depuis le 10 février dernier, la réponse de Roselyne Bachelot. Et j'ai posé cette question tout simplement parce que je ne veux pas que dans quelques années, le gouvernement de la France puisse dire « on ne savait pas », si un jour une association de victimes se constitue et met en cause la responsabilité de l'État (…). C'est un débat (…) confisqué, verrouillé, comme s'il ne fallait surtout pas que les citoyens se mêlent des décisions fondamentales qui sont prises dans ce domaine et qui ont des conséquences pour les générations futures, mais qui ont des conséquences aussi aujourd'hui. Comme si aujourd'hui tous ensemble les lobbies, les experts et leurs relais ministériels disaient : « ne vous en occupez pas! ». Alors justement, là où le débat est malvenu, là où le débat est interdit, là sont les universités participatives de Désirs d'Avenir. Et j'ajouterai que là où un sujet est considéré comme secondaire, mineur, inopportun, là est Désirs d'Avenir. Chers amis, c'est un peu comme ce que certains disaient hier, à propos de la famille, à propos du sommet de Rio en 1992. Tout cela était des sujets secondaires, parfois on disait que c'étaient des « sujets de femme ». Eh bien c'est bon signe, c'est le signe que c'est un combat d'avant-garde ».

Sur cette question particulièrement, certaines qualités nécessaires du politique dans une République apparaissent clairement : la volonté d’informer ses concitoyens ; l’esprit de décision qui sied pour imposer l’intérêt général aux intérêts particuliers. Ségolène Royal a tenu à insister sur ce qu'il faudrait appeler, pour tout-e représentant-e politique, la responsabilité de rechercher et de dire la vérité :

 

« Vous savez, dans le domaine de la protection environnementale, chaque fois qu'il y a la loi du silence, c'est (…) qu'il y a quelque chose à cacher. Ça a été vrai pour l'amiante : les premiers qui ont dénoncé les méfaits de l'amiante (…) ont été traités d'irresponsables. Ça a été vrai, souvenez-vous, pour l'hormone dans le veau. Ça a été vrai pour les farines animales. Ça a été vrai pour toutes les questions relatives à la pollution, souvenez-vous pour les OGM (…). C'est vous dire le chemin qu'il y a à parcourir (…). La question des pesticides est une question majeure (…).

« C'est vrai, on ne pourrait pas du jour au lendemain consommer totalement bio. Est-ce une raison pour se taire ? Certainement pas. Est-ce une raison pour ne pas dire les choses ? Certainement pas. Faut-il attendre qu'il y ait des certitudes absolues sur les liens entre la dégradation de l'environnement, les pesticides et la santé ? Certainement pas. Bien sûr qu'il y a un faisceau de raisons qui conduisent au cancer. Bien sûr qu'il y a un faisceau de liaisons entre un certain nombre de faits et l'augmentation incroyable du nombre de cancers. Mais on sait aujourd'hui, parce que la loi du silence commence petit à petit à être levée, qu'il y a un lien indéniable entre la pollution alimentaire et un certain nombre de maladies, et probablement pas seulement le cancer (…).

« Les enjeux financiers sont tellement lourds, tellement forts, tellement considérables, que c'est vraiment difficile, c'est vrai, de faire progresser la cause de l'agriculture saine (…). Or, c'est un droit fondamental (…) que de pouvoir accéder à de l'eau saine et de l'alimentation saine. Finalement il faut tenir bon, il faut tenir bon sous les quolibets, sous les menaces, sous le dénigrement, parce que (…) ce sont des causes tout à fait essentielles (…). La mutation du modèle agricole est un enjeu majeur de santé publique, de mieux-être (…). Les agriculteurs eux-mêmes ont été les premières victimes, ce sont eux qui sont au contact de ces produits phytosanitaires. C’est pourquoi la prise de pouvoir citoyen sur la question de la santé, de l’alimentation, sur les questions de l’organisation d’une autre agriculture, sur la revendication aussi que les agriculteurs puissent recevoir le juste prix de leur travail, et notamment ceux qui font un effort pour produire autrement, ce sont des enjeux politiques de première importance ».

Conclusion : 6 propositions pour une agriculture sans pesticides, qui assure une alimentation de qualité, respectueuse de l'environnement et de la santé des consommateurs et des producteurs

 

  • Mettre en œuvre un programme national de réduction de l'utilisation des pesticides, fondé sur l'accompagnement : des agriculteurs qui voudront cesser de recourir aux pesticides et, par des incitations fiscales, des industries qui s'engageront à éliminer les composés toxiques au-delà des contraintes imposées par le règlement européen REACH. L'État, les collectivités et les entreprises publiques achèteront en priorité les productions agricoles respectueuses de la santé et de l'environnement.

 

  • Informer les consommateurs des risques des pesticides, notamment par l'étiquetage des produits agricoles.

 

  • Systématiser les circuits courts producteurs-consommateurs. Pour cela, transférer aux Régions la gestion des aides directes à l'agriculture.

 

  • Développer l'enseignement agricole des nouvelles pratiques de l'agriculture environnementale et soutenir la recherche sur les écosystèmes dans les pratiques agricoles.

 

  • Promouvoir, au niveau européen, la réorientation de la PAC vers les aides agro-environnementales.

 

  • Promouvoir, au niveau international, la création d'une PAC mondiale pour organiser les marchés de manière plus équilibrée, diffuser les normes environnementales, et donner une vraie chance à l'agriculture des pays en développement.

 

Désirs d’Avenir

 


[1] - Ce film est toujours disponible à l’achat en magasin ou sur les sites de vente sur internet sous le titre Nos enfants nous accuserons.