« La culture n’est pas un luxe, mais une nécessité »

Dans une interview au journal Libération, Najat Vallaud-Belkacem souligne l'importance sociale de l'accès à l'art et à la culture alors que les conséquences des réformes territoriales et des désengagements de l'Etat vont commencer à se faire durement sentir.

Libération : Constatez-vous aujourd’hui les premiers effets du désengagement de l’Etat et des collectivités locales vis-à-vis de la culture ?

Najat Vallaud-Belkacem : Mes craintes ne sont pas pour le court terme. Les politiques au rabais risquent surtout de se faire sentir dans la durée si l’on investit moins aujourd’hui pour la création et les grands projets. Les collectivités parent au plus pressé, compensent. Mais on peut déjà être inquiet pour les investissements en direction de ce que l’on appelle les «publics empêchés», en zone rurale, dans les cités, en prison…

Plus largement, l’Etat est en train de paralyser les rouages d’un système exemplaire en privant les collectivités d’une partie de leurs ressources. Dans le même temps, on concentre les efforts sur l’hypervisible, l’hypermédiatique, l’hyperparisien. Les lieux de spectacle vivant voient leurs financements réduits, et tout ce qui relève de l’enseignement culturel souffre beaucoup, tout comme l’intermittence, avec des dizaines de milliers de jours de travail perdus chaque année.

Libération : N’y a-t-il pas chez certains élus une part de dramatisation, d’instrumentalisation de la situation, pour imputer au gouvernement les reculs des collectivités ?

Najat Vallaud-Belkacem
: Il n’y a pas de manipulation. Le problème de fond, c’est la perte d’autonomie fiscale des collectivités locales. Je vous rappelle que des présidents de départements gérés par la droite ont tiré le signal d’alarme en même temps que les présidents de gauche. Ce qui se prépare, n’est pas seulement un mauvais moment à passer, une crise passagère. Une mécanique complètement folle se met en place qui aboutit à une remise en cause dramatique de la décentralisation. C’est cela qui est en jeu. Pour la culture, les deux tiers des financements viennent des collectivités locales. Or, avec la taxe professionnelle et la taxe d’habitation notamment, les départements perdent les deux tiers de leurs leviers fiscaux. Cela ne peut que rejaillir sur ce que l’on appelle les dépenses facultatives car, dans le même temps, les conseils généraux font face à une pression sociale très forte, avec par exemple la gestion du RSA [revenu de solidarité active, ndlr].

Libération : Justement, n’est-il pas difficile, dans un contexte de crise économique et sociale, de défendre face aux contribuables ces dépenses culturelles ?

Najat Vallaud-Belkacem : S’il est difficile de se faire entendre, c’est surtout à cause d’une démagogie généralisée. Ceux qui sont à l’abri du besoin, qui peuvent financer leur soif culturelle, décrètent que la culture est de l’ordre de l’accessoire. Moi, dans mes délégations, je rencontre tous les jours des familles qui souffrent de la crise. Or elles ne rejettent pas la culture. Elles en redemandent. Ce n’est pas un luxe, la culture. C’est une nécessité. Cela participe au vivre ensemble, au lien social, à la survie. Pouvoir compter, même lorsque l’on n’a plus rien, sur ce qui ne s’achète pas et pouvoir s’ouvrir aux autres, au monde, lui donner un sens, c’est essentiel. Dans les grands événements, dont j’ai la responsabilité à Lyon, le mot d’ordre est la gratuité dans l’espace public. Cela n’a pas de prix, et c’est ce qu’il faut défendre.

Propos recueillis par Olivier Bertrand pour Libération