La guerre quel qu'en soit le prix ? Le conflit irakien et l'audition de Tony Blair devant la Commission Chilcot

Nous vous recommandons la lecture de l’article de Patrice Claude paru dans le Monde du 1er février et intitulé "Tony Blair, le dernier croisé". En rendant compte avec finesse de l’audition de l’ancien Premier ministre britannique devant la Commission Chilcot, chargée par Gordon Brown de faire la lumière sur les conditions d’entrée en guerre du Royaume-Uni en Irak, Patrice Claude éclaire les risques d’une politique étrangère fondée sur une vision dangereusement manichéenne du Bien et du Mal.
52% des Britanniques pensent que Tony Blair a délibérément menti pour convaincre l’opinion publique du bien fondé de la guerre. Ce constat, quelques mois avant les élections générales du mois de juin, a justifié l’installation de la Commission, première étape selon Gordon Brown à l’apurement d’un passé récent qui ne passe décidément pas. De nombreuses zones d’ombre subsistent il est vrai :

1) un "pacte de sang" a-t-il été scellé à Crawford, dès 2002, entre Tony Blair et Georges W. Bush, entérinant ainsi le renversement de Saddam Hussein et ce, quel qu’en soit le prix ? C’est ce qu’a laissé entendre devant les "sages" de la Commission l’Ancien ambassadeur britannique en poste à Washington au moment des faits, Christopher Kelly.

2) La guerre était-elle perçue dès le départ par les gouvernements Britannique et Américain comme la seule option admissible ? Ceux qui pensent qu’il y a eu un "Pacte" l’affirment. Les anciens responsables du Cabinet qui se sont succédés devant la Commission (notamment Alastair Campbell, ancien spin doctor de Tony Blair et Jack Straw, ancien Ministre des affaires étrangères) le démentent.

3) La menace irakienne a-t-elle été délibérément et artificiellement gonflée ? C’est la critique la plus souvent invoquée, Tony Blair ayant toujours insisté sur les armes de destruction massives détenues par le régime irakien, censé pouvoir les déployer en "45 minutes". Or aucune armes de cette nature ni aucun programme en cours ne furent découverts au moment de l’invasion de l’Irak en 2003.

4) Les responsables britanniques et américains pouvaient-ils insister en toute bonne foi sur la légalité du recours à la force, et ce, en dépit de l’absence de résolution du Conseil de sécurité les y autorisant expressément ? C’est ce que Tony Blair continue à prétendre, en invoquant la résolution 1441 de 2002 (Le Monde Diplomatique) qui ne constituait pourtant qu’un ultimatum.

A toutes ces questions, il est peu probable que la Commission parvienne à donner des réponses nettes tant les arguments et les contre-arguments s’affrontent. Tony Blair a évidemment contesté avoir noué le moindre pacte avec Georges W. Bush. Pour lui, s’il ne faisait aucun doute que le Royaume-Uni se placerait in fine aux côtés des Américains, toutes les options restaient néanmoins ouvertes. "Je croyais sans le moindre doute que l’Irak possédait des armes de destruction massive" a-t-il en outre ajouté.

Mais l’essentiel n’est peut-être pas là.

L’audition de Tony Blair est en effet étonnante en cela que l’ancien Premier Ministre s’est d’emblée placé au niveau des valeurs, plus encore qu’au niveau des faits. Dans une interview donnée à la BBC une semaine avant son audition du 29 janvier, Blair avouait que dans l’hypothèse où il aurait su qu’il n’y avait pas d’armes de destructions massives en Irak, il aurait de toute façon suivi les Etats-Unis. "J'aurais continué à penser qu'il était juste de le renverser", a-t-il expliqué. "Evidemment, nous aurions employé et développé des arguments différents quant à la nature de la menace".

Tout est dit.

Renversement il devait y avoir, et renversement il y eut, la fin justifiant les moyens. Au fond, Tony Blair balaye avec habileté l’existence même de la Commission. Peu importent les conditions de l’entrée en guerre puisque l’essentiel était de renverser Saddam Hussein. Ni regrets, ni remords donc, CQFD.

Deux enseignements peuvent être tirés de ces révélations et de cette confrontation de Tony Blair devant son peuple :

- Premièrement, c’est au moment où l’ancien Premier Ministre prétend refuser absolument la realpolitik qu’il s’y soumet avec le plus d’élan. Car en faisant fi de l’indispensable réflexion sur les procédures à respecter, sur les partenariats à faire vivre, sur les moyens à mettre en œuvre et ce, au seul profit d’une fin justifiant tout ou presque, il s’est condamné à dévoyer les valeurs au nom desquelles il prétendait agir. Il a entaché son action de soupçons sans retour : soupçon d’impérialisme, soupçon d’insincérité, soupçon d’agenda caché. Cela entraînera toutes les résistances que rencontreront après 2003 les soldats américains et britanniques de la part de populations pourtant libérées de Saddam Hussein.

- Deuxièmement, une politique étrangère placée sous l’unique sceau de l’idéalisme moral et du combat du Bien contre le Mal, au mépris des équilibres précaires, au mépris des coûts, au mépris de toute conséquence conduit à une perversion majeure : ouvrir la porte d’un enfer initialement pavé (du moins le suppose-t-on) de bonnes intentions. A la fin des fins, lutter contre le "Mal" reviendrait à allumer un état de guerre permanent, suscitant le chaos universel entre les nations. Evidemment, nul ne peut se résoudre à ces extrémités ! Les tenants d’une posture moralisatrice sombrent alors souvent dans la politique du "coup-par-coup"et du "deux poids, deux mesures " : moral un jour, cynique un autre, le rapport de force, les coûts élevés et la faiblesse des intérêts en jeu justifiant alors l’abstention. "Selon que vous serez fort ou faible… ".

Voilà pourquoi est-il si essentiel de renoncer au vocabulaire manichéen du Bien et du Mal en politique étrangère. La diplomatie, pour être juste, doit être fondée sur une lucidité radicale, évaluant sans cesse l’opportunité des actions, des sanctions et en ultime recours, de la guerre. C’est en méprisant ces règles simples, robustes et éprouvées que Tony Blair a commis la faute irakienne. Ce sont ces mêmes règles qui doivent guider notre action en Afghanistan et partout ailleurs dans le monde, dès lors que la vie de nos soldats est en jeu