Mercredi, 28 octobre 2009

UPP Souffrance au travail - Contribution de Ségolène Royal

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Mes chers amis,

Je suis très heureuse que nous nous retrouvions pour cette nouvelle Université populaire de Désirs d'Avenir qui sera, comme les précédentes, accessible à tous sur notre site Internet. Car tel est l'esprit de ces rencontres : mettre en commun des savoirs, des points de vue, des expériences qui nous aident à comprendre les mutations du monde d'aujourd'hui et à réfléchir très librement aux propositions que nous voulons porter pour la France.

Nous allons ce soir parler d'une question vitale : le travail, ses métamorphoses et ses souffrances, les raisons économiques et organisationnelles qui sont à l'origine d'un mal-être massif trop longtemps dénié. Les suicides à France Télécom et dans d'autres entreprises, publiques et privées, en témoignent dramatiquement. Mais aussi ces accidents professionnels et ces maladies à bas bruit dont la France détient, parmi les pays développés, le sinistre record.

 

Nous tâcherons de comprendre les effets pathogènes des transformations du travail et leurs conséquences sur la valeur travail. Nous pourrons aussi, je l'espère, identifier des pistes pour une action concrète, efficace, qui offre une alternative à la déshumanisation et à l'aliénation croissantes des activités et des relations professionnelles quand seule la rentabilité à court terme dicte sa loi.

Pour éclairer ces questions qui attestent, à mon sens, toute la brutalité de la crise de civilisation dont il va bien falloir nous déprendre, nous bénéficierons des regards croisés de nos invités que je remercie chaleureusement d'être là ce soir et que je vais vous présenter brièvement.

Michel Gollac est sociologue du travail, directeur du laboratoire de sociologie quantitative du CREST, le Centre de Recherche en Economie et Statistique. Il est également président du Collège d'experts sur le suivi statistique des risques psycho-sociaux au travail. Il est l'auteur de nombreux ouvrages concernant notamment l'intensification du travail, en France et en Europe. Il a analysé ce qu'il appelle « le mal-travail », les relations entre précarité et santé ainsi que le vécu subjectif du travail et – cela mérite d'être souligné – l'impact des stéréotypes de genre sur les conditions de travail des ouvrières. Il a conduit avec Christian Baudelot une vaste enquête qui continue de faire autorité sur les relations qu'établissent les différentes catégories de salariés entre bonheur et travail, publiée sous le titre, évidemment interrogatif, « Travailler pour être heureux ? ». Il a également montré comment, s'agissant de la souffrance mentale au travail, on est passé du déni à la banalisation. Je suis très heureuse qu'il ait accepté de nous faire profiter de sa connaissance très pointue de la dégradation des conditions du travail et de l'influence possible de politiques publiques volontaires.

Ivan du Roy est journaliste à Témoignage Chrétien et collabore au site Internet Basta ! Il a récemment publié un livre terrible, « Orange stressé – Le management par le stress à France Télécom », qui est le fruit d'une enquête minutieuse dont il nous parlera. Son livre permet de mieux comprendre à quel point la mobilité forcée à un rythme ultra-rapide, importation directe de ce « time to move » né aux Etats-Unis, peut être destructrice pour les salariés. A fortiori quand elle s'inscrit dans un système d'éliminations programmées (par démissions réputées volontaires) des plus vulnérables aux pressions, préalablement ostracisés, déconsidérés, atteints dans leur honneur professionnel. Contrairement à ce que prétendent des dirigeants qui affirment sans ciller « gérer des objectifs, pas des hommes », ce ne sont pas les plus fragiles psychologiquement qui se suicident au travail ou à cause du travail mais souvent les plus investis, ceux qui se sont dépensés sans compter, ceux qui vivent le plus douloureusement l'obligation de bâcler la tâcher, ceux qui sont broyés par la « mâchoire d'acier », comme disait Jaurès, d'une performance financière qui exige toujours moins de coûts et toujours plus de profits. C'est alors que le suicide peut apparaître comme l'ultime et tragique affirmation d'un sujet dont la dignité au travail est bafouée. Je vous remercie d'évoquer ce soir pour nous les témoignages de ces salariés qui vous ont confié leur détresse et les rouages d'un système hélas en vigueur ailleurs qu'à France Télécom.

Paul Moreira est, lui aussi, journaliste. Il fut le créateur du magazine d'investigation « 90 Minutes » sur Canal Plus qui, malheureusement, y mit un terme en 2006. Il a depuis créé une agence de presse consacrée au documentaire politique. J'avais, il y a deux ans, lu avec intérêt son livre sur « Les nouvelles censures », dans lequel il invitait à pénétrer « dans les coulisses de la manipulation de l'information », dont j'ai quelqu'expérience vécue... C'est au titre d'un remarquable documentaire réalisé pour France 2, « Travailler à en mourir », et du livre portant le même titre qu'il a écrit avec Hubert Prolongeau, que je l'ai sollicité. Le film enquêtait sur les souffrances au travail dans 3 secteurs professionnels (la banque, les plate-formes téléphoniques et la sidérurgie). Le livre s'intéresse à Renault. Vous montrez fort bien que le problème excède de beaucoup la question du harcèlement moral car il met en cause une organisation pathogène du travail et une conception du management que vous qualifiez de « guerrière ». Je vous remercie d'avoir bien voulu partager avec nous les leçons de ces enquêtes approfondies et, peut-être, les idées de changement qu'elles vous suggèrent.

Yves Perrot vient, lui, du monde de l'entreprise : il a créé une société de services informatiques et préside le Centre des Jeunes Dirigeants de Paris. Nous avions accueilli, lors de notre Université populaire sur « la crise et les moyens d'en sortir », le président national du CJD et je me réjouis que nous poursuivions aujourd'hui notre dialogue. Je crois, en effet, que la prise de conscience nécessaire doit être l'affaire de toutes les parties prenantes : les chefs d'entreprises grandes et petites, les syndicats de salariés, la société et, en son sein, les journalistes qui contribuent à briser la loi du silence. Et les politiques, bien sûr, dont la responsabilité est directement engagée car il leur incombe de fixer des règles du jeu capables d'inverser la tendance actuelle et, pour moi, de promouvoir un modèle de croissance qui lie solidement la performance économique et la performance sociale, l'efficacité entrepreneuriale et le bien-être au travail. Je sais le CJD porteur de valeurs qui s'efforcent de concilier la compétitivité des entreprises et le respect de la dignité au travail. Je vous sais ouverts aux innovations sociales qui, comme vous le dites, « construisent une entreprise par et pour les hommes » (donc, j'imagine, également par et pour les femmes...). Je suis donc particulièrement heureuse que vous nous apportiez le témoignage de votre expérience concrète et de vos réflexions.

D'Hélène Cixous, que je remercie du fond du coeur de s'être libérée, je dirais simplement que les classifications traditionnelles peinent à rendre compte de son oeuvre philosophique et littéraire. Son écriture féminine (et voulue ainsi) se déploie avec le même bonheur dans la fiction poétique, dans les essais et les portraits comme celui consacré à Jacques Derrida, le compagnon de bien des engagements intellectuels et politiques, ou encore dans les textes pour le théâtre comme ceux montés au Théâtre du Soleil de notre amie Ariane Mouchkine. Vous avez déclaré que les suicides chez France Télécom étaient « une métaphore de la cruauté qui se manifeste ailleurs aussi ». Vous avez parlé, et j'ai trouvé cela profondément juste, d'un double exil « sur le lieu de travail et dans le travail même ». D'une exploitation de l'humain comme un vulgaire matériau. Des solidarités et de la valeur travail sciemment détruites. D'une réduction du travail au gain, certes nécessaire, qu'il procure mais amputé de la fierté, de la satisfaction, de la création sans lesquelles il se déshumanise. Vous avez également dit que l'Université n'échappait pas à cette violence contagieuse. Voilà pourquoi il m'a paru infiniment précieux, pour la réflexion qui va être la nôtre, de compter avec votre regard et votre parole. Je vous remercie très sincèrement d'être des nôtres ce soir.

C'est à Gaëtan Gorce, député de la Nièvre, spécialiste de l'emploi et du travail, auteur sur ces sujets d'un riche essai publié par la Fondation Jean Jaurès, qu'incombera la tâche de dégager les lignes de force de nos débats de ce soir ainsi que les conséquences susceptibles d'en être tirées pour des politiques publiques à la mesure des difficultés vécues par celles et ceux dont le travail est une souffrance, parfois mortelle, alors qu'il devrait permettre à chacune, à chacun, de s'y construire et de s'y épanouir dans l'intérêt général bien compris.

Il est, bien sûr, des entreprises où il fait bon travailler, des métiers qu'on exerce avec bonheur, des identités professionnelles sécurisées qui consolident une légitime estime de soi. Mais il en est aussi beaucoup d'autres où règnent la brutalité des rapports hiérarchiques, la démesure des exigences sans contrepartie ni reconnaissance, des conditions de travail qui portent atteinte à l'intégrité physique et psychique, comme l'attestent :

- la croissance exponentielle des troubles musculo-squelettiques qui touchent en priorité les salariés peu qualifiés assujettis à des gestes répétitifs,  les risques sanitaires anciens et nouveaux (de l'amiante aux pesticides) dont des lobbys puissants freinent la prévention et la prise en compte,

- les dépressions professionnelles dont certaines conduisent au suicide et qui touchent tous les secteurs : l'industrie, les services, l'agriculture...

Le pire est qu'il ne s'agit pas là seulement de survivances d'un passé archaïque mais des conséquences directes d'une organisation ultra-moderne du travail. Ce nouveau « productivisme réactif » décrit par Philippe Askénazy est fondé sur :

- la flexibilisation à outrance,

- la précarisation généralisée,la réduction effrénée des coûts,  l'omniprésence des contrôles informatiques,

- la destruction des anciens collectifs de travail,

- l'individualisation de l'évaluation

- et des formes de management profondément anxiogènes justifiant leurs méthodes au nom des impératifs de la concurrence et de la qualité maximum au service du client, par quoi il faut entendre le service maximum des actionnaires et de leurs hommes-liges.

Voilà comment l'autonomie et la polyvalence deviennent paradoxalement une pression supplémentaire.

Alors il faut d'abord, et vous allez nous y aider, prendre la mesure des dégâts humains qu'occasionne la généralisation de ce modèle. Il faut aussi regarder en face ce retard français qui fait de nous la lanterne rouge des pays développés alors qu'aux Etat-Unis ou en Allemagne, les entreprises et les pouvoirs publics ont su investir dans la prévention, réduire les risques et réaliser, ce faisant, des gains importants, notamment pour les comptes sociaux. Car le mal être au travail a un coût pour la collectivité : il représente, en France, l'équivalent de 10 jours par an non travaillés et creuse le déficit de la Sécurité sociale.

Il faut également tordre le cou à quelques idées fausses.

Par exemple, l'idée que le travail moderne, s'il accentue la souffrance psychique, réduirait les risques physiques. Faux : toutes les professions sont simultanément concernées par un cumul des contraintes physiques et mentales. Par exemple, l'idée que notre seuil de tolérance serait moindre alors que la qualité de la vie au travail n'aurait pas empiré. Faux : le durcissement du travail est attesté par les chiffres qui corroborent les témoignages des salariés. Disons-le franchement : dans le débat public, l'emploi a longtemps occulté le travail et la polarisation sur le chômage a détourné l'attention de la dégradation des conditions de travail (cf. 35 heures ?). Et si l'on a bien fait de légiférer sur le harcèlement au travail, ce progrès a paradoxalement contribué à individualiser une réalité collective, à en minimiser les ressorts sociaux et économiques sur lesquels il faut pourtant agir pour améliorer la qualité de la vie au travail.

Le stress est aujourd'hui le sentiment le plus largement partagé au travail. Il est devenu la principale cause d'absentéisme.

Il touche toutes les catégories.

On en parle, c'est un progrès.

C'est aussi un business. Je n'ai rien contre les professions, parfaitement honorables, de coachs ou de psychologues officiant au service des entreprises. Mais que peuvent-ils d'autres, sans pouvoir d'intervention sur les conditions de travail, sinon aider les salariés à gérer personnellement leur stress alors que son origine réside dans des rapports sociaux et non simplement inter-individuels, dans des organisations du travail obnubilées par les ratios financiers et indifférentes au facteur humain ? C'est le travail qu'il faut d'abord soigner !

Toutes les expériences le prouvent : les stratégies gagnantes en matière de santé et de sécurité sont sont celles qui remettent à plat l'organisation du travail et donnent la parole aux salariés directement concernés car, pour améliorer les choses, leur expertise d'usage est irremplaçable.

C'est notre choix en Poitou-Charentes.

Nous avons fait de la santé au travail un axe fort de mobilisation, en liaison étroite avec les partenaires sociaux et en nous appuyant sur un réseau de médecins du travail que nous avons constitué à l'échelle régionale. Nous avons organisé des forums participatifs pour dresser un état des lieux des conséquences sanitaires de l'insécurisation de l'emploi et de l'intensification du travail. Nous avons fait du renforcement du dialogue social et d'une approche collective de la prévention des maladies et des accidents professionnels des leviers d'actions concrètes pour que l'innovation technologique ne soit pas un facteur de régression sociale mais de progrès partagé et d'amélioration de la vie au travail.

Je ne peux accepter que tous ceux qui ont mis fin à leurs jours au travail ou à cause du travail soient morts en vain.

Je ne peux accepter que nous nous contentions du recul des accidents mortels alors que ceux entraînant un handicap permanent continuent d'augmenter de 15% par an.

Je ne peux accepter que les salariés en souffrance soient renvoyés à la culpabilisation individuelle alors que la faute est collective.

Je ne peux accepter que les inspecteurs du travail, ces garants indispensables de l'ordre public social, soient empêchés d'exercer leur mission par leur nombre insuffisant (1 pour 10.000 salariés !), par le détricotage du Code du Travail, par la concurrence d'intervenants extérieurs plus dociles et, à la différence de ce qui se passe aux Etats-Unis où leurs rapports sont publics et accessibles à tous, par des obligations de confidentialité contraires à un contrôle démocratique des conditions de travail.

Je ne peux accepter que la pression de contraintes de rentabilité inhumaines et une culture managériale impitoyable portent une atteinte croissante à la valeur travail qui est, en France, d'autant plus douloureusement vécue que les salariés sont particulièrement attachés à leur travail et qu'ils y investissent, plus qu'ailleurs semble-t-il, une dimension non seulement utilitaire (le salaire) mais identitaire et de socialisation.

Je ne peux non plus accepter que les plus précaires – les femmes, les sous-traitants, les intérimaires – en paient le prix exorbitant alors même que la France bat des records de productivité individuelle et dilapide sa force de travail.

Certains, observant que les arrêts de travail sont à la charge de la collectivité, proposent qu'on applique aux entreprises qui maltraitent leurs salariés le principe du « pollueur-payeur ». C'est une bonne idée.

Une chose est sûre : la puissance publique doit, au-delà des remontrances de circonstance, reprendre les choses à la racine, revaloriser l'enseignement de la médecine du travail dans les facultés et revoir radicalement un système d'incitations financières qui pousse, de fait, les entreprises à sous-déclarer les accidents du travail, conduit les grandes entreprises à sous-traiter leurs activités à risques et échoue à sensibiliser suffisamment les petites entreprises.

Une chose est sûre : il faut, pour ces changements, approfondir la démocratie sociale dans l'entreprise. Il faut un rapport de forces qui conduira les plus récalcitrants à aligner leurs pratiques sur celles des entreprises qui ont compris tout l'intérêt de prendre soin de leurs salariés car ils sont leur première richesse : leur motivation est la clef de performances durables et d'une capacité d'innovation créatrice de richesses. A défaut de morale, très inégalement partagée, le souci de l'image peut y contribuer à condition que l'information sur les moeurs du management ne se borne pas aux cas les plus dramatiques, généralement quand il est déjà trop tard, mais soit librement accessible aux salariés et aux consommateurs afin de nourrir un nécessaire débat public.

Cela suppose une forte volonté politique et une tout autre ambition que celle de modifications cosmétiques, forcément inefficaces.

Cela suppose aussi que les entreprises vertueuses aient à coeur de partager et de diffuser leur expérience, de sorte que cessent l'accaparement de la parole par le Medef, ses dénis obstinés et son aptitude avérée à enliser les négociations.

Je crois à la conjonction possible des bonnes volontés à condition que la puissance publique assume ses responsabilités et fasse en sorte qu'il apparaisse plus rentable à tous points de vue d'améliorer la santé et la sécurité physiques et mentales des salariés plutôt que de maintenir des organisations du travail qui se piquent d'ultra-modernité mais constituent, je le répète, un grave problème de santé publique pour le pays.

Je vois, dans ma Région, qu'il est possible, quoique nous ne disposions pas de tous les leviers de l'Etat, de commencer à changer les choses en mobilisant tous les partenaires.

Nous organisons dans quelques jours un festival, « Filmer le travail », auquel vous êtes toutes et tous cordialement conviés. Nous l'avons conçu avec des chercheurs, des cinéastes et des organismes spécialistes du travail. Nous avons voulu que sa programmation de grande qualité, avec de nombreux films de fiction et documentaires suivis de débats, soit un moment fort de sensibilisation et de réflexion collective sur les souffrances et les espérances attachées au travail, ses humiliations inadmissibles et ses fiertés légitimes, ses formes nouvelles d'exploitation et d'aliénation mais aussi ses luttes pour la dignité, ses solitudes mais aussi ses solidarités qui font entrevoir d'autres possibles.

Ce festival imaginé en Poitou-Charentes est une première en France.

C'est aussi une façon d'agir pour que le travail devienne, pour tous, ce qu'il peut être et ce qu'il devrait être : une coopération productrice de biens et de services, porteuse de sens et de valeurs, dans laquelle chacune et chacun puisse enfin s'accomplir.

A vous maintenant de nous dire comment vous percevez la situation actuelle et dans quelles directions devrait tendre à vos yeux une action énergique qui redonne au travail tout son pesant d'humanité.

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