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Jeudi, 28 octobre 2010

UPP la Souffrance au Travail - Les désordres du travail : Enquête sur le nouveau productivisme par Philippe Askenazy

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Fini l'ouvrier à la chaine de Charles Chaplin dans les Temps Modernes, voici venu le temps du « productivisme réactif ». Philippe Askenazy nous explique ce nouveau système de production et ses conséquences sur les conditions de travail des salariés.

I/ Depuis les années 90, un nouveau système de production, le « productivisme réactif », crée de nouvelles contraintes

Ce modèle a pour objectif d'accroître la réactivité d'une entreprise, en utilisant massivement les nouvelles technologies et en ayant recours à de nouvelles organisations du travail des salariés. Autrefois, l'ouvrier répétait la même tache, unique et aliénante, sous le contrôle du contremaître. Désormais, l'ouvrier doit obéir aux deux principes de la satisfaction totale du client et du juste-à-temps (assurer la production nécessaire avec le minimum de stocks). Il occupe plusieurs postes en même temps (polyvalence), réalise plusieurs taches de manière distincte (polycompétence), doit autocontrôler son travail et ses objectifs lui sont donnés en équipe. Ce modèle avait été initié par la firme Toyota, avant d’être adapté par les firmes américaines, qui y avaient ajouté l'informatique et qui avaient étendu le modèle bien au delà de l'industrie, aux services et à la restauration (Mc Donald).

 

Malgré un rythme élevé pour le travailleur, ce système paraît a priori positif dans la mesure où il satisfait plus les consommateurs, donne plus de responsabilités et d'autonomie aux salariés. Cependant, depuis l'introduction de ce modèle, tous les indicateurs sur la santé et la sécurité au travail tendent à virer au rouge en Europe, et particulièrement en France.

Le travail apparaît sous tension, désorganisé : les salariés déclarent manquer de temps pour accomplir leurs objectifs, recevoir des ordres contradictoires et pâtir d'une relation tendue avec le public. Au delà des contraintes psychologiques, les efforts physiques augmentent: les contraintes visuelles liées au développement du travail sur écran se développent et les troubles musculo-squelettiques (TMS, comme le syndrome du tunnel carpien) sont devenus la catégorie majoritaire des maladies professionnelles.

Le problème de l'aggravation des conditions de travail est particulièrement aigu en France, en raison de l'allongement de la durée de vie professionnelle d'une population vieillissante. Aujourd'hui, les accidents du travail représenteraient 5% du PIB, soit l'équivalent (théorique) de l'ajout d'une dizaine de jours fériés sur le calendrier.

Paradoxalement, les enquêtes montrent que 84% des salariés sont satisfaits de leurs conditions de travail. Philippe Askenazy affirme que ce ne sont pas les nouvelles pratiques en soi qui sont responsables de l'aggravation des conditions de travail. Prise une à une, les nouvelles pratiques du management peuvent en effet avoir des conséquences différentes sur le bien être des salariés: le travail en équipes peut ainsi signifier l'intensification du travail, la surveillance constante par les pairs, tout comme il peut être synonyme d'autonomie, de possibilités de socialiser dans l'entreprise.

C'est donc bien l'organisation du travail dans son ensemble qui aurait conduit depuis le début des années 90 non pas une augmentation des contraintes mais à un cumul des contraintes: ceux qui enduraient des contraintes physiques endurent désormais aussi des contraintes mentales, et vice-versa. L'exemple le plus typique est celui des salariés de la FNAC, qui cumulent des contraintes marchandes (accueil d'un public important, longue posture debout) et des contraintes industrielles (éclairage artificiel, port de charges lourdes comme des téléviseurs ou des cartons de livres). Il ne s'agit donc pas de rejeter les nouvelles pratiques, mais de corriger la « désorganisation des organisations du travail ».

 

II/ Le système peut être perfectionné en faveur des salariés: l'exemple des États-Unis

Pionnier dans l'introduction des nouvelles contraintes, les États-Unis voient au cours des années 90 le nombre d'accidents et de maladies du travail se réduire d'un tiers, pour trois raisons /

- les entreprises investissent pour initier leurs salariés aux normes de sécurité et aux postures de travail adéquates (ergonomie),

- la rotation de postes devient plus raisonnée avec l'alternance de postes à forte contrainte physique et d'autres moins pénibles :

- les postes/taches sont adaptés pour que les salariés soumis à un arrêt partiel de travail puissent conserver une activité.

Si elle représente un coût financier sur le court terme pour les entreprises, cette évolution est un gage d'augmentation de la productivité au travail sur le long terme: la motivation des salariés augmente, l'absentéisme diminue, et les entreprises n'ont plus à subir les coûts des accidents du travail. Pour autant, ce changement n'est pas venu des entreprises mais de la pression sociale /

- Les syndicats américains ont su habilement utiliser Internet pour rendre public leurs enquêtes et leurs plaintes déposées auprès de l'Office of Safety and Health Administration (OSHA, l'équivalent de l'Inspection du Travail française), et faire prendre conscience du problème.

- Le Congrès américain a fait passer le Electronic Freedom of Information Act obligeant les administrations américaines à rendre public sur internet l'ensemble des documents non confidentiels et des données qu'elles possèdent, y compris pour OSHA, qui a du diffuser sur son site Internet les résultats de ses inspections d'entreprises.

- Les rapports d'OSHA ont ainsi pu attirer l'attention des organisations de consommateurs, des assureurs ou bien d'autres entreprises (à la recherche de sous-traitants fiables par exemple). Les rapports de l'inspection du travail faisant état de non respect des normes ou d'accidents du travail étaient ainsi devenus un critère pour augmenter les primes exigées auprès des employeurs américains par les compagnies d'assurance.

- En réaction, l'État a triplé le budget « consultation and compliance » d'OSHA, qui permet à des chefs d'entreprise de demander la mise en conformité de leurs établissements. Les états américains (comme le Texas) ont de leur coté offert des crédit d'impôts aux entreprises qui engageaient des programmes d'amélioration de la santé et de la sécurité au travail, certains rendant même ces programmes obligatoires.

« Au total, ce serait plus de 1% de PIB par an qu'éviterait de laisser s'évaporer l'économie américaine, soit l'équivalent du cout de la guerre en Irak. »

 

III/ Comment sortir de l'impasse française?

Chaque jour en France, 2000 salariés du secteur privé sont victimes d'un accident de travail, contre 8000 aux États Unis alors que la population employée y est 6 fois plus importante et la durée moyenne du travail supérieure. L'Etat semble indifférent:

- Le nombre d'inspecteurs du travail, qui avait même baissé sous les gouvernements Chirac et Roccard, augmente depuis à une allure plus lente que la croissance de la population active. Les rapports des inspecteurs sont d'ailleurs peu utilisés car leur affichage public dans l'entreprise n'est pas systématique et l'administration ne peut en faire une diffusion extérieure.

- La médecine du travail est l'un des parents pauvres des facultés françaises, avec seulement une cinquantaine de professeurs en activité.

- Cette négation de l'ampleur de la dégradation des conditions de travail est particulièrement bien exprimée par François Fillon en 2003: « la croissance du nombre de reconnaissances de maladies professionnelles est continue et rapide, même si cet indicateur révèle principalement les progrès de la reconnaissance juridique des faits ». Et Philippe Askenazy de conclure avec ironie: « bref, c'est la qualité du thermomètre qui fait monter la fièvre ».

Afin d'alléger le poids du travail, le Parti Socialiste avait, avec l'instauration des 35h, décider d'en baisser la durée. Même si les lois Aubry s'étaient fixées avant tout comme objectif la création d'emplois, elles ont eu un impact non négligeable sur les conditions de travail, en introduisant la flexibilité en contrepartie d'une réduction de travail. Comme l'affirmait Dominique Strauss Kahn à Davos en 1998: « en échange de 4 heures de temps libre, les salariés doivent accepter soit un quasi-gel des salaires pendant plusieurs années, soit une plus grande flexibilité du travail dans l'entreprise ». Selon Philippe Askenazy, l'application de la réforme a eu pour effet pervers d'amplifier les inégalités de conditions de travail, en renforçant l'amplitude des horaires et la segmentation des journées, notamment pour les femmes aux emplois peu qualifiés (comme les caissières de grandes surfaces). Depuis les lois Aubry, le PS continue de ne pas s'attaquer de manière globale à la question. L'inscription en droit du harcèlement moral par la loi de modernisation sociale du 17 janvier 2002 isole le salarié dans sa souffrance individuelle, psychologique et efface la question de l'organisation du travail dans son ensemble.

Pour Philippe Askenazy, il eut été plus judicieux de renforcer les textes existants: atteinte à la vie privée, discrimination entravant l'exercice d'une activité, provocation au suicide, abus d'autorité, conditions de travail contraires à la dignité de la personne, ces dispositions comportant l'obligation légale de fournir un environnement de travail plus soutenable. Enfin, la position socialiste sur les retraites, qui veut lier le nombre d'années de cotisation à la pénibilité du travail, risque de légitimer cette même pénibilité, en la monnayant en années de cotisation, et de figer les inégalités de travail.

L'éclatement du paysage syndical, la faiblesse des moyens humains et le manque de sensibilisation à la question limitent l'action des syndicats. De fait, la pénibilité des conditions de travail apparaît souvent comme secondaire face aux grands dossiers que sont l'emploi ou les retraites. La sécurité sociale ne parvient pas à réduire les pratiques dangereuses. Les taux de cotisation des entreprises de plus de 200 salariés sont évaluées aux « coûts réels », ce qui correspond à l'inclusion totale dans le calcul du taux individuel de cotisation les coûts supportés par la sécurité sociale des accidents et maladies survenus dans l'établissement lors des 3 dernières années.

Ce système :

- incite les entreprises à sous-déclarer les accidents de travail pour trouver un accord direct avec le salarié,

- fait que les investissements en faveur d'une meilleure sécurité des travailleurs ne font baisser les cotisations que des années plus tard,

- conduit les grosses entreprises à sous-traiter leurs activités les plus dangereuses, car pour les entreprises de moins de 10 personnes, le taux de cotisations est indépendant des événements ou des pratiques de l'établissement

Pour mettre fin à l'immobilisme, Philippe Askenazy préconise les actions suivantes :

- une réforme de la branche Accidents de Travail et Maladie Professionnelle (ATMP) de la Sécurité Sociale, avec un nouveau système de tarification qui sensibiliserait financièrement les petits établissements,

- des réductions d'impôts pour les entreprises qui investissent dans la santé et la sécurité de leurs salariés,

- une mobilisation des syndicats, qui devraient communiquer les rapports de l'Inspection du Travail aux salariés des entreprises concernées.

CONCLUSION: Si la France s'attaque au problème comme les États-Unis l'ont fait, on éviterait chaque jour 600 accidents du travail avec arrêts, des centaines d'accidentés seraient maintenus dans l'emploi, une vie serait sauvée tous les trois jours et des millions de salariés pourraient retrouver un travail plus digne et moins pénible.

 

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