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Mercredi, 28 octobre 2009

UPP La Souffrance au Travail - Souffrance en France : la banalisation de l'injustice sociale (écrit par Christophe Dejours)

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Cet essai est considéré comme la base de la formation des médecins et des psychologues du travail, et constitue le fondement de la critique du monde du travail par l'extrême gauche. Cet essai a une visée très théorique et analyse le système de banalisation de la souffrance au travail porté par la société néo-libérale.

I/ Une souffrance au travail engendrée par la peur

1/ Qu'est ce que la souffrance au travail?

La société néo-libérale ressemble à une société en guerre. Cette guerre économique, entre nations ou entres entreprises, permet de justifier la tolérance à l'égard de méthodes de management cruelles. Ce n'est pas tant la souffrance au travail qui est nouvelle mais la banalisation de la souffrance causée par le travail (ou l'absence de travail): dans les années 70, le seuil des 4% de chômeurs était vu comme une limite susceptible de provoquer une crise; aujourd'hui le seuil de 10% est considéré comme la norme. L'univers du travail est transformé par de nouvelles méthodes de gestion et de direction des entreprises, qui font croire que la robotisation a atténué la souffrance au travail. Les médias oublient que ceux qui effectuent des taches dangereuses pour la santé, ceux qui travaillent dans de mauvaises conditions, n'ont pas disparu.

 

En réalité, la souffrance au travail est de plus en plus causée par la peur, alimentée par:

- La crainte de l'incompétence: dans les environnements de travail ordinaires, il arrive fréquemment que des accidents ou des incidents se produisent sans que l'on puisse cerner l'anomalie du système technique, d'où le développement de la souffrance du salarié face à la crainte de l'incompétence là où sa responsabilité est engagée

- La contrainte à mal travailler: le travailleur sait ce qu'il doit faire mais en est parfois empêché par des contraintes sociales (manque de temps, contre-ordre) et se trouve contraint de bâcler

- L'absence de reconnaissance: la reconnaissance est le seul moyen d'inscrire la souffrance causée par le travail dans une dynamique de construction de soi, d'investissement personnel. « Il n'y a pas de neutralité du travail sur la santé mentale » Les salariés se réfugient dans des stratégies de défense par rapport à cette souffrance, pour pouvoir contrôler cette souffrance et ne pas la transformer en maladie mentale.

2/La peur du chômage, frein à l'action collective.

Dans les années 70, les syndicats et les partis de gauche ont mis de côté les questions de la santé mentale au travail car ces analyses psychologiques étaient rejetées comme individualisantes et donc nuisibles à l'action collective, si bien que leurs thèmes de préoccupation n'ont plus correspondu au vécu des salariés. La faiblesse des syndicats et des organisations politiques de gauche dans le monde du travail serait donc, bien avant la crise de l'emploi, la conséquence (et non la cause) d'une méconnaissance et d'une absence d'analyse de la souffrance subjective.

L'absence d'action collective sur le thème a réduit l'espace ouvert à la parole sur la souffrance au travail Les drames des suicides sur le lieu de travail témoignent de l'impasse psychique générée par l'absence d'interlocuteur pour écouter celui qui souffre de son travail.

La crise de l'emploi a créé un clivage entre les chômeurs et les travailleurs: le candidat retenu pour un emploi est un élu faisant partie d'une élite, travailler est devenu un privilège. La peur du licenciement permet aux managers d'intensifier le travail, de neutraliser la mobilisation collective « par les autres » qui développent des stratégies défensives de soumission et de chacun pour soi et culpabilisent les « résistants ».

II/ Des pratiques managériales qui s'érigent en système d'oppression


1/ Le néo-libéralisme, un édifice de domination psychologique à trois étages

- Au sommet: les « leaders de la doctrine néo-libérale et de l'organisation concrète du mal », qui seraient définis psychologiquement comme des « pervers » ou des « paranoïaques ». - Au plus bas échelon: une masse de « braves gens », qui recourent à des stratégies individuelles contre la peur.

- A l'échelon intermédiaire: les « collaborateurs » qui exécutent le « sale boulot ».

Ce système aurait la peur pour base, selon les mécanismes psychologiques suivants:

- Les managers construisent une description de l'entreprise qui ne s'appuie que sur les résultats positifs et les succès pour bâtir une propagande à l'intérieur même de l'entreprise(« distorsion communicationnelle »). Ce « mensonge » nie le vécu des salariés afin d'interpréter les échecs du travail ordinaire comme l'expression d'une erreur venant de l'homme, et non de l'organisation.

- Le système des valeurs s'inverse où le bon salarié devient celui qui tolère le mensonge et concoure à sa production et à sa diffusion, ce que Dejours appelle le « sale boulot »: infractions au code du travail, injustices (comme l'affectation discriminatoire aux postes les plus pénibles et les plus dangereux), manipulation du chantage et de la menace contre les travailleurs pour les déstabiliser psychologiquement, les pousser à commettre des erreurs, pour se servir ensuite des conséquences de ces actes comme prétexte à licenciement pour faute professionnelle.

- Le leader sait que les salariés ne sont pas tous fiers de leur conduite et recoure donc au ressort de la « virilité », soit le « caractère qui confère à l'identité sexuelle mâle la capacité d'expression de la puissance »: le cynisme à l'égard de la condition des autres salariés est présenté comme de la force de caractère, on évoque le sens des responsabilités collectives, du sacrifice, voire du sens civique. - Les victimes de la peur et de l'injustice adoptent en retour des attitudes de soumission, « qui justifient à leur tour le mépris des leaders et des collaborateurs ».

2/ Un parallèle avec les systèmes d'oppression totalitaire

Pour comprendre comment le salarié arrive à ces comportements de banalisation du mal, Dejours reprend l'analyse faite par Arendt dans Eichmann à Jérusalem:

- Le « collaborateur » est un normopathe, c'est à dire un individu qui distingue son environnement proche (« monde proximal ») de son entourage moins direct (« monde distal »). Dans le premier, le normopathe pense, est doté d'un sens moral alors que vis-à-vis du second il n'y a que la froide rationalité (« cynisme »), qui justifie le mal.

- D'ordinaire, la normopathie n'affecte qu'un rare nombre de cas cliniques. Dejours formule l'hypothèse qu'ici la normopathie ne correspond pas au comportement global de chaque travailleur mais que la peur engendrée par les pratiques managériales crée une normopathie partielle dans un secteur précis du rapport au monde et à autrui, le monde du travail. Contrairement aux systèmes totalitaires, cette défense collective face à la souffrance n'est pas automatique, la normopathie est une construction.

En cas de choc remettant en cause la structure même de l'entreprise (par exemple, un licenciement collectif ou une vague de suicides), on assiste ainsi à des réactions psychologiques (découragement, dépressions voire suicides) ou bien à un mouvement réactionnel de révolte désespérée, qui peut aller jusqu'à des actes de violence.

CONCLUSION: Ce qui distingue les systèmes totalitaires du système néo-libéral est l'absence de l'utilisation de la terreur et de l'assassinat contre les opposants au système. Toutefois, leurs protestations sont vouées à l'échec tant qu'ils ne s'articulent pas à un véritable projet politique alternatif de changement des leaders.

Une stratégie intermédiaire serait de lutter uniquement contre la banalisation de l'injustice dans les entreprises et d'éveiller la conscience (notamment des médias) sur les cas de souffrance au travail.

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