Lundi, 30 novembre 2009

Hakim El Karoui : "L'avenir d'une exception, pourquoi le monde a encore besoin des Français"

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Souvent invoquée par les hommes politiques pour invoquer l'incapacité à s'adapter au changement, l'exception française est, selon Hakim El Karoui, peut être la chance française. On constate aujourd'hui un consensus des hommes politiques autour du modèle économique: tous acceptent l'économie de marché, tous croient aussi que le libre-échange est substantiel à l'économie de marché. Se réclamant de Friedrich List, « libéral protectionniste », ou des pères fondateurs de l'UE, qui avaient bâtit leur projet sur le protectionnisme, El Karoui est un fervent partisan de l'économie de marché mais considère ce lien entre les deux notions comme une erreur.

 1/ L'émergence des idées libérales dans notre société

Le libre échange est une émanation d'Adam Smith, qui voyait la société comme la seule addition d'intérêts individuels. Selon ce dernier, plus le marché et l'échange entre les individus fonctionnent, plus la société est efficace: il faut donc réduire les barrières aux échanges. L'unanimité de l'élite française en faveur du libéralisme a pour cause les progrès de l'instruction: la massification de l'enseignement secondaire et supérieur a créée une classe instruite, pour laquelle la liberté compte. La société est devenue libérale au sens philosophique du terme. Pour autant, il y a eu un glissement vers une société de l'individu où seul le droit est source de légitimité et le libre échange créateur de bien-être. Dans ce contexte, le pouvoir est le meilleur moyen pour l'individu de fixer les prix et de moduler l'offre et la demande à son propre profit, et donc la meilleur façon d'optimiser l'intérêt de l'individu. La société est donc celle de la conquête du pouvoir, de la lutte de tous contre tous, où la seule raison d'être de l'état est d'assurer la sécurité nécessaire à l'individu qui se sent menacé par ses semblables.


2/ Une exception française qui rejette le libéralisme

Au contraire, l'exception française apparaît comme une contestation de cette organisation sociale centrée sur les intérêts individuels. Ce rejet est motivé par ce que Tocqueville appelait la « passion française pour l'égalité », qui n'est pas une exigence de similarité mais la perception que tous les hommes font partie d'une même humanité. Depuis 10 ans, l'exception française est attaqué dans son fondement, l'école. Le « plafonnement éducatif » (Todd) fait qu'elle devient vecteur d'inégalité alors qu'autrefois elle était à la fois promotrice de liberté (par l'élévation du niveau d'éducation) et d'égalité ( par la possibilité offerte aux individus de tirer avantage de leurs capacités intellectuelles).

Ces inégalités transparaissent dans le rapport individuel au libre-échange. Les élites au capital social, culturel et financier élevé y ont intérêt. En revanche, pour les individus à peu de capital culturel ou financier, le risque de déclassement engendré par ces changements pousse à nourrir une frustration d'autant plus forte que l'élévation de l'instruction est source d'exigences importantes en termes d'intérêt au travail et de qualité de vie. L'accroissement des échanges, même équilibrés, entre pays riches et pays à bas salaire entraine inévitablement la destruction d'emplois dans les secteurs les moins compétitifs. Si le rythme de création d'emplois dans les secteurs compétitifs dans les pays riches n'est pas assez rapide, alors le chômage ne peut y être évité que par l'accroissement des inégalités de revenu.

Ces inégalités produisent une fracture idéologique: en 2006 69% des personnes interrogées affirment qu'elles n'ont confiance ni dans la droite ni dans la gauche. Aux élections de 2002, le parti de l'abstention totalise 30% des électeurs français et les partis hors système 28%. La peur du déclassement pousse les classes moyennes à partager la vision des classes populaires dans une alliance contre les élites.

3/ Une 3ème mondialisation dont le modèle n'est pas soutenable

Alors que le 19ème siècle était marqué par la mondialisation anglaise et le 20ème siècle par la mondialisation américaine, le 21ème siècle sera marqué par la désoccidentalisation du monde. En quelques années, le monde est passé de 2 « systèmes solaires » (États-Unis + URSS) à un seul. Demain, le monde sera divisé en « quartiers d'orange », où les grands ensembles géographiques se disputeront le contrôle des ressources naturelles. L'entrée dans cette 3ème mondialisation, entendue comme l'organisation des rapports de force internationaux, s'est faite en 2003 au moment de la Guerre en Irak, quand les États-Unis ont tenté de prendre le contrôle de l'énergie du monde pour éviter la perte de leur hégémonie.

En 2006, El Karoui jugeait de façon prémonitoire cette société inégalitaire et sans protections comme économiquement non soutenable. En raison du niveau élevé de la population active des pays émergents, l'offre de travail peu qualifié surpasse la demande, ce qui a conduit à déprimer les salaires et à faire grimper le chômage mondial de 22% en 10 ans. Dans ces pays, beaucoup peut être produit avec peu de capital, il est donc très rentable d'y investir. La hausse de la productivité est plus rapide que celle des salaires, les entreprises ont vu leurs profits exploser. Pendant les Trente Glorieuses, 5,4 millions d'emplois avaient été perdus dans l'agriculture et compensés principalement par les OS (Ouvriers Spécialisés) dans l'industrie. Aujourd'hui, cette mutation est impossible car l'écart des qualifications est devenu trop important entre les secteurs, et parce que le déficit public empêche la création d'emplois publics.

C'est de l'exception française que peut venir la remise en question d'un tel système. Avec leurs votes de protestation successifs, les Français ont posé une alternative: ou une société d'inégalités ou la souveraineté européenne fondée sur la solidarité interne et de vraies frontières extérieures, à l'image du Zollverein allemand imaginé en son temps par le « libéral-protectionniste » Friedrich List.

 

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