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Mardi, 16 juin 2009

UPP sur la Crise - Intervention de Jean-Paul Fitoussi

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Chère Ségolène Royal, Chers Amis

Je suis très heureux et très honoré d’avoir été invité à parler devant vous.
Pour l’instant, je parle devant une tribune vide, c’est tout ce que je vois de la salle, mais enfin j’imagine que la salle est pleine…

J’ai entendu les analyses faites par mes amis. Je suis très heureux de retrouver ici Jacques Attali et Philippe Aghion, et je remercie à nouveau Jacques Attali de nous avoir fait vivre un moment formidable qui fut la naissance de la BERD et les premières années de fonctionnement de  la BERD. C’est une dette qui ne peut être remboursée…
Je partage aussi son analyse. Il existe un certain nombre de niveaux qui permettent d’expliquer et de comprendre la crise.
Je vais procéder à une analyse un peu complémentaire, mais qui permettra probablement d’éclairer d’autres aspects de la crise et d’autres possibilités de solutions de la crise.
Il me semble qu’au-delà de la crise financière, au-delà de la crise bancaire, au-delà de l’endettement public et de la croissance de l’endettement dans le monde, il y a une cause profonde structurelle à la crise actuelle qui est l’accroissement  généralisé des inégalités.
Cet accroissement est généralisé depuis à peu près un quart de siècle (et c’est beaucoup un quart de siècle) pendant lequel on a vu un peu partout dans le monde, le salaire médian baisser et le salaire moyen augmenter.
Le salaire moyen pouvait augmenter et le salaire médian baisser : ceci signifiait une redistribution à rebours des revenus au profit des catégories les plus riches. 
Et cela, mon raisonnement est volontairement caricatural : Pourquoi ceux qui dépensent tous leurs revenus, en voyant ceux–ci diminuer, avait moins à dépenser, et ceux qui n’arrivaient pas à dépenser leurs revenus, en les voyant augmenter, avait davantage encore pour s’adonner à l’échange d’actifs. Donc, d’un côté on voyait  une cause structurelle de déficience de la demande d’un règlement global, et de l’autre on voyait émerger une capacité d’épargne et de liquidités sur les marchés qui entretenaient des bulles successives que l’on a vu éclater.

D’autre part, au-delà de cette croissance généralisée des inégalités, qui explique la déficience globale de la demande, il y eut en même temps une espèce d’auto assurance des pays émergeant qui avaient été échaudé par les conséquences de la crise asiatique. Ces exigences étaient telles qu’elles contraignaient ces pays à conduire des politiques pro- cycliques, c’est à dire de restriction en période de récession. Donc ces pays n’ont trouvé qu’un seul moyen de s’auto assurer contre cette instabilité macroéconomique généralisée : constituer des réserves.
Et les réserves mondiales des pays émergeant ont explosé. Elles ont plus que doublé en une décennie. Ce qui signifiait, pour qu’un pays dégage des réserves, il lui faut consommer moins que ce que lui permet son revenu.

Donc, d’un côté, les inégalités dans les pays riches et de l’autre la constitution de réserves dans les pays pauvres. Cela explique les raisons pour lesquelles il y avait une insuffisance de la demande globale, mais cette insuffisance, nous ne l’avions pas vue. Nous ne l’avions pas vue parce qu’elle a été cachée par les réactions endogènes des politiques publiques, des politiques monétaires qui sont notamment devenues extrêmement expansionnistes. I.e. parce qu’elles ne pouvaient pas faire autrement sans risquer l’effondrement de la demande et la dépression.
Alors sur ce terrain-là, on comprend qu’avec de très larges taux d’intérêt, le système financier s’en est donné à cœur joie, d’autant qu’il était confronté ave l’abondance d’épargne et de liquidités. Il s’en est donné à cœur joie à partir d’un grand mensonge que fut celui de promettre à chaque déposant qu’il lui donnerait un rendement supérieur au rendement moyen.

Une fois, au début des années 1980, un syndicaliste italien avait fait la proposition suivante :
«  Je propose que chaque salarié gagne davantage que le salaire moyen ». Tout le monde a ri.
Et lorsque le système bancaire a fait la même promesse, plus personne ne riait. Je me demande les raisons pour lesquelles l’humour nous a manqué à ce moment là ! Mais cela signifie que, quels que soient les efforts que nous pourrions faire, que nous avons fait pour sortir de la crise, il nous faudra, si l’on veut s’installer sur un sentier de croissance régulier, il nous faudra remédier à ce problème d’inégalités, revenir à une répartition plus juste, plus efficace des revenus, à la fois à l’intérieur des pays et entre les pays.

L’un des moyens d’accomplir cette redistribution, c’est de permettre aux gens de se projeter dans l’avenir, c’est à dire évidemment d’investir dans tout ce qui permet au citoyen de se projeter dans l’avenir. Il y a évidemment le système social, le système de protection sociale de la France d’aujourd’hui parce qu’apparemment sa décroissance sera moins forte que la décroissance des autres. On parle de -3% au lieu de –5% pour la zone euro et quelque chose comme –7% en Allemagne. Pourquoi la France résiste-t-elle mieux ? Sans doute parce qu’elle a créé un filet de sécurité, un système de protection sociale qu’il faut continuer à réformer parce que la réforme structurelle doit être un processus continu, si l’on veut que les structures de nos économies soient adaptées au monde, mais aussi que l’on investisse dans les nouvelles  technologies qui feront notre avenir. Nous savons aujourd’hui que ces technologies sont les nouvelles technologies de l’environnement et de l’énergie. Ces technologies de l’environnement et de l’énergie nous le savons, répondent à une demande réelle des habitants de la planète, mais répondent aussi à une nécessité à la fois de croissance et d’indépendance énergétique de la plupart des pays de la planète. Car l’indépendance énergétique est un bien très précieux comme nous le constatons, en raison de la dépendance que nous avons vis à vis d’un certain nombre de pays, la Russie notamment.

Nous avons vu qu’il n’était pas toujours très bon de dépendre à ce point de la Russie.
C’est la raison pour laquelle ce que l’on appelle la croissance verte, et que je crois mal nommée, est un des leviers les plus importants de sortie de la crise. Ce n’est pas la croissance verte, ni la croissance rouge ou jaune qu’il nous faut, c’est une croissance qui est capable de faire émerger les techniques dont nous avons besoin et ces nouvelles technologies de l’environnement et de l’énergie. A l’époque j’avais fait la proposition que l’on créât une Communauté Européenne de l’énergie, de l’environnement et de la recherche, de manière à accélérer ce processus dont nous savons qu’il est tant porteur de croissance et de bien être. I.e. tout en essayant de modifier dans le monde tout ce qui va vers une croissance des inégalités.
Notamment la concurrence fiscale et sociale.

C’est vrai que, comme l’a dit Jacques Attali tout à l’heure, les paradis fiscaux ne sont pas responsables de la crise, mais c’est vrai que la concurrence fiscale et sociale est l’arme majeure de la plupart des pays dans le monde. C’est cette concurrence fiscale et sociale qui est créatrice d’inégalités. Elle n’est créatrice d’inégalités que si  nos gouvernements n’ont plus les moyens de la création des biens publics dont les populations ont besoin. Et alors les inégalités ne cesseront de croître parce qu’on assistera à l’immigration des malchanceux et à l’émigration des plus chanceux

Le deuxième point qu’il me semble utile de souligner, c’est que lorsque nous tentons de régler nos problèmes dans nos pays riches, il ne faut pas que nous le fassions au détriment des pays pauvres. Et jusqu’à présent tout ce que nous avons fait peut être analysé comme ayant été fait au détriment des pays pauvres. Je prends deux exemples assez simples.

Le sauvetage du système bancaire et du système industriel était nécessaire, mais il est évident que ce sauvetage est possible dans les pays riches, mais qu’il ne l’est pas dans les pays où les états sont trop pauvres pour avoir la même crédibilité que dans les pays riches. C’est la raison pour laquelle les pays de l’Est se trouvent dans une situation critique, de désarroi et il est assez navrant de constater que l’Europe ne fait preuve face à eux d’aucune solidarité particulière, sauf à leur demander d’aller voir le FMI. Si nous voulons aussi que nous puissions sortir de cette crise en remédiant aux défauts structurels majeurs qui caractérisent nos économies, si nous voulons que les populations de la planète fassent attention aux ressources de la planète, alors il faut que nous leur donnions la possibilité de le faire. Les pays pauvres n’ont pas la possibilité de le faire car ils sont enfermés dans les difficultés quotidiennes.

Il y a donc une incapacité générée par un système de gouvernance mondiale, et là aussi Jacques Attali a raison de souligner que par notre système de gouvernance globale nous pouvons remédier à cette attitude non coopérative généralisée. Enfin pour terminer, je soulignerais qu’il nous faut penser de façon globale, il nous faut penser que l’Europe ne peut pas continuer de se conduire (alors même que l’Europe est le pays dont le PIB est le plus élevé de la planète) comme le free-rider de la planète. Philippe Aghion a eu raison de le souligner que c’est l’Europe qui relance le moins, beaucoup moins que la Chine, beaucoup moins que les Etats-Unis, beaucoup moins que le Japon (alors que c’est le pays dont l’endettement privé est le moins difficile à affronter aujourd’hui). Quand la plus grande économie de la planète ne joue pas le jeu, on peut penser que la solution à la crise mettra plus de temps qu’elle n’aurait mise autrement.

Merci beaucoup.

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