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Mardi, 05 avril 2011

Synthèse de l'Université "Crise de l'Euro, crise de l'Europe : quelles solutions ?"

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Au sommaire

 

3. Une autre politique est possible en Europe : les Etats-Unis d'Europe.

Face à la crise de l'Euro, trois voies opposées se présentent à nous : la gestion à court-terme de la réalité telle que pratiquée par la droite, qui, en plus d'accentuer la crise sociale dans nos pays, ne fait que différer une nouvelle crise économique majeure ; la sortie de l'Euro et l'éclatement de la zone Euro espérés par l'extrême-droite, qui conduirait au chaos ; une nouvelle étape d'intégration politique et économique de l'Europe à laquelle seule en France Ségolène Royal appelle avec force, renouvelant ce 24 janvier encore, en conclusion de l'Université, son appel à la institution des Etats-Unis d'Europe.

En choisissant l'expression « Etats-Unis d'Europe » pour désigner le gouvernement fédéral et démocratique européen dont la France et tous les pays européens ont besoin pour sortir de la crise, il ne s'agit évidemment pas d'affirmer notre préférence pour le modèle social américain. C'est pour éviter qu'un malentendu quant à la formule n'entraîne un malentendu quant au contenu, que Ségolène Royal, dans sa conclusion, a ainsi tenu à préciser :

 

« J'ai envie de plaider une nouvelle fois ce soir pour les Etats-Unis d'Europe, ou les Etats d'Europe Unis : depuis que j'ai parlé des Etats-Unis d'Europe, on me dit qu'il y a une confusion – Etats-Unis... – Hé bien, disons les Etats d'Europe Unis ».

 

En France, c'est Victor Hugo qui fut le premier à formuler une telle ambition, notamment le 21 août 1849, lors du Congrès international pour la paix qui se tenait à Paris, dans un discours resté célèbre :

« Un jour viendra où (…) vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne (…). Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d’un grand sénat souverain qui sera à l’Europe ce que le Parlement est à l’Angleterre, ce que la Diète est à l’Allemagne, ce que l’Assemblée (…) est à la France (…). Un jour viendra où l’on verra ces deux groupes immenses, les Etats-Unis d’Amérique, les Etats-Unis d’Europe, placés en face l’un de l’autre (…). »

Les Etats-Unis d’Europe sont aussi bien le nom d’un rêve : celui d'une paix et d'une démocratie durables sur un continent si souvent déchiré par les guerres et humilié par les despotismes ; que d'un projet politique : celui d’ungouvernement fédéral élu au suffrage universel directement par ce qu’il faudrait alors appeler le peuple européen. Un tel gouvernement européen aurait en charge de faire prévaloir les intérêts collectifs des peuples sur les divisions nationales. Le XXe siècle a tragiquement montré à quel point ces divisions et ces égoïsmes nationaux pouvaient être dangereux. Aujourd'hui, que l'audience de l'extrême-droite retrouve des niveaux quasiment inconnus en Europe depuis la dernière guerre rappelle ce danger. Au plan économique, nous voyons également aujourd'hui à quel point ces divisions et ces égoïsmes sont contre-productifs : mis en concurrence sur les marchés financiers pour emprunter, mis en concurrence dans leurs relations commerciales avec les autres puissances économiques de la mondialisation, les Etats et les peuples européens perdent beaucoup du fait de leurs divisions. Tous les citoyens français et européens auraient donc intérêt à instituer les Etats-Unis pour se présenter unis sur la scène du monde. Les réticences existent néanmoins et ont des motifs tout aussi légitimes : la crainte de la perte de la souveraineté nationale ; la méfiance face à l'Europe politique du fait de ses graves dénis démocratiques ; la méfiance face à l'Europe économique du fait de son vide social et de son incapacité chronique à favoriser la classe populaire. On comprend qu'il ait fallu des dirigeants d'envergure, dotés d'une forte légitimité populaire, pour convaincre les peuples que ces contradictions peuvent être dépassées : que les souverainetés nationales seraient en fait renforcées dans une Europe plus forte parce qu'unie ; que l'Europe économique serviraient les intérêts des plus démunis pourvu que l'Europe politique soit démocratique et que les citoyens disposent ainsi des moyens nécessaires pour faire prévaloir leurs revendications sociales.

C'est ainsi qu'au XXe siècle, si les mots de Hugo ont été prononcés de nouveau, ils ne le furent que dans des  circonstances exceptionnelles, et par des personnalités de très haute stature : Churchill au lendemain de la Seconde guerre mondiale, dans un discours resté célèbre ; le jeune Willy Brandt, au début de la guerre, dans un texte publié en Norvège, où il était exilé, et qui ne sera connu que plus tard. Mais l’expression a ressurgi ces derniers temps. Guy Verhofstadt en a fait le titre d'un ouvrage publié en 2006 alors qu'il était encore le Premier ministre belge ; Mario Soares, l'ancien Président portugais, l'a reprise à la fin 2009 pour souligner, par contraste, l'insuffisance du Traité de Lisbonne. En France, plus particulièrement, depuis la guerre, l’expression a été employée par Jean Monnet, dans le contexte de la reconstruction et du commencement de la construction européenne, ou par François Mitterrand, à la veille de l’effondrement du bloc soviétique et de la réunification de l'Allemagne et du continent, mais par assez peu d’autres voix d'importance. Il faut donc noter, sur la question européenne, l’avance de Ségolène Royal dans le champ politique français d’aujourd’hui : elle est celle qui, le plus clairement depuis le Président Mitterrand, a décidé de porter cette idée[2] .  Elle a ainsi appelé à la création des Etats-Unis d’Europe dès le 12 mai 2009, à Athènes, lors d’une conférence intitulée « L’avenir des gauches en Europe », à laquelle elle était invitée par George Papandréou ; le 27 mai 2009, à Rezé, lors du meeting du Parti socialiste en vue des élections européennes (cf. en annexe, la conclusion de son discours) ; à Berlin, le 8 novembre 2009, lors d’une conférence organisée par l'Institut pour la Diplomatie Culturelle à l’occasion du vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin ; à Paris, ce 24 janvier, lors de cette Université ; à Helsinki encore, devant ses camarades du Parti Social Démocrate finlandais, ce 8 février 2011.

L'institution et l'élection au suffrage universel direct d'une présidence européenne, en charge de constituer un gouvernement fédéral, paraîtra une réponse radicale. Il s'agit de montrer qu'elle est nécessaire, c'est-à-dire que sa radicalité est rendue nécessaire par la radicalité de la situation. Pour cela, il faut rappeler que la crise de l'Euro est d'abord une crise des dettes souveraines, et que, pour que cette crise n'aboutisse pas à l'éclatement de la zone Euro, il est nécessaire que les Etats européens fassent preuve de solidarité. Le fonds de stabilité financière, à ce point de vue, n'est qu'un expédient. La seule réponse durable à la crise de l'Euro consiste à soustraire durablement les Etats et donc les peuples européens à la domination des marchés financiers, c'est-à-dire de rendre acceptable le prix de l'emprunt pour les pays les plus en difficulté de la zone Euro. Il existe un moyen pour y parvenir, proposé par Jacques Delors en 1993 déjà, repris récemment par le président de l'Eurogroupe, le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker : donner à l'Union Européenne les moyens d'émettre des obligations européennes. Adossée à la puissance économique globale de la zone Euro, l'émission de ces bons du Trésor européen permettrait aux pays les plus en difficulté de se financer à un prix acceptable. Jacques Attali a exposé les modalités d'une telle mesure dans son intervention, comparant, sur ce point, l'Union Européenne et les Etats-Unis d'Amérique :

« Les Etats-Unis sont eux aussi composés de « pays » en très grande difficulté financière, avec simplement une différence majeure, anecdotique en apparence, mais majeure, très simple à comprendre : c’est que les Etats-Unis ont, au niveau fédéral, quatorze trillions de dettes tandis que l’Union européenne, en tant qu’Union, à zéro dette, parce que, pour des raisons à la fois constitutionnelles, historiques, fédérales – l’absence de fédéralisme –, nous n’avons pas encore emprunté à l’échelle européenne. L’échelle européenne n’existe pas. Tout le monde s’est opposé à la faire et on ne l’a pas fait. Alors, aujourd’hui, il est évident que ce que nous avons à faire, c’est de passer à cet échelon-là, (…) donner à l’Europe un moyen d’emprunter. Il y a ceux qui disent, en France comme ailleurs, « ah mais non, c'est une folie, parce que si vous donnez les moyens d'emprunter, plus personne ne fera de rigueur budgétaire puisqu'on saura qu'on aura ce joker qui permettra d'emprunter à l'échelon européen ! ». Je dis : non, c'est exactement le contraire. Puisqu'à l'évidence, il va falloir réduire notre dette française. Si tous les 27 se mettent à faire de la rigueur simultanément, nous sommes condamnés à la déflation. Il faut évidemment avoir un certain nombre de freins à l'échelle nationale pour équilibrer les comptes et éviter de déraper. Mais si on n'a que des freins et pas d'accélérateur, on est morts. Donc il faut évidemment accompagner les politiques de rééquilibre et de réduction des dettes nationales par un instrument européen qui permettra, lui, puisque nous n'avons pas de dette au niveau européen, d'emprunter, non pas pour meubler les dettes, creuser pour faire n'importe quoi, mais pour faire des grands investissements. Il y a déjà un instrument qui s'appelle la BEI qui existe (…). Il faut faire à l'échelon européen des grands investissements. »

En plus de soulager les pays les plus en difficulté de la zone Euro, et de prévenir ainsi une crise majeure qui entraînerait son éclatement, l'émission d'obligations européennes permettrait d'effectuer au niveau européen les investissements dont chaque pays européen pourrait profiter, dans des secteurs clés pour la création d'emplois nouveaux : l'éducation et la recherche, l'environnement, les infrastructures.

La principale opposition à l'émission d'obligations européennes vient des droites allemande et française. Jacques Attali en a dit un mot : elles craignent que, faisant preuve de solidarité en acceptant l'émission d'obligations européennes à des taux probablement plus élevés que ceux auxquels l'Allemagne et la France se financent aujourd'hui, les gouvernements des pays européens en difficulté cessent leurs efforts en vue du désendettement. Mais rien n'empêche d'adjoindre, à cette capacité nouvelle d'emprunt, des règles pour discipliner la solidarité européenne. Plusieurs chercheurs ont déjà proposé des mécanismes simples dans ce domaine. Par exemple, dans un article récent publié sur son  blog sur le site d'Alternatives économiques, André Gauron (économiste, magistrat honoraire à la Cour des comptes, ancien conseiller de Pierre Bérégovoy au ministère de l'économie et des finance, ancien membre du conseil d'analyse économique) formule en des termes similaires à ceux de Jacques Attali la nécessité d'une capacité européenne d'emprunt, et précise clairement les modalités possibles de sa mise en oeuvre :

« Ce pacte [celui soutenu par Angela Merkel et Nicolas Sarkozy] serait-il différent dans son contenu, orienté vers la croissance que cela n’y changerait rien : la coordination des politiques économiques nationales ne constitue pas et ne constituera jamais un gouvernement économique européen. Elle en est même l’exact contraire. Il ne peut y avoir de gouvernement économique européen sans transfert au niveau de l’Union d’une partie des budgets nationaux. Aujourd’hui, celui-ci ne peut concerner que la gestion de l’endettement des Etats, le transfert au niveau de l’Union du pouvoir des Etats de s’endetter au profit conjoint de la Commission, du Conseil et du Parlement. Jean-Claude Juncker, le premier ministre luxembourgeois et président de l’euro-groupe, et Giulio Tremonti, le ministre italien des finances, en ont esquissé les contours en décembre dernier avec leur proposition d’émission d’obligations européennes. Celle-ci n’a évidemment de sens que si la substitution d’euro-obligations aux bonds du Trésor nationaux s’accompagne d’un transfert équivalent des recettes fiscales destinées au paiement des intérêts desdits emprunts et ultérieurement au remboursement de la dette ainsi constituée. Les chefs d’Etat et de gouvernement décideraient chaque année du montant des déficits des budgets nationaux autorisés au niveau de l’Union et de chacun des pays. La discipline ne serait pas ignorée, dès lors que tout supplément d’endettement au-delà de l’objectif arrêté en commun se traduirait par un supplément de transfert fiscal, voire augmenter d’une pénalité pour dépassement de l’objectif. On comprend que le saut dans l’intégration européenne que représente la création d’euro-obligations ait suscité aussitôt l’hostilité d’Angela Merkel et de Nicolas Sarkozy, bien décidés à enterrer toute nouvelle avancée vers l’intégration européenne. Le pacte pour l’euro parle de lui-même. »[3]

Ce texte présente la proposition d'émettre des obligations européennes de telle sorte que l'on comprenne bien le lien qui existe entre la crise de l'Euro, la sortie de crise que permettrait cette mesure et la crise de l'Europe ; faisant de surcroît bien apparaître la contradiction qui existe entre l'intergouvernementalité prônée par Angela Merkel et Nicolas Sarkozy notamment, d'une part, et, d'autre part, le fédéralisme européen nécessaire à la résolution de la crise. C'est peut-être ici que pourra le mieux être comprise la thèse de l'Université, telle qu'énoncée en introduction : la crise économique dans la zone Euro et la crise politique de l'Union Européenne vont de pair ; leurs résolutions iront de pair ; et cette double résolution sera démocratique ou ne sera pas. C'est en effet dans l'horizon de la nécessité d'un tel gouvernement économique européen (doté d'un réel budget fédéral et d'une capacité d'emprunt et d'investissement), qu'il faut replacer le projet politique des Etats-Unis d'Europe : pour être légitime, un tel gouvernement européen devra être élu directement par les citoyens européens ; cela imposera de repenser les institutions européennes ; cela requerra de consulter les citoyens français et européens, seuls à même de décider, par exemple, que le Parlement européen puisse un jour devenir l'Assemblée constituante des Etats-Unis d'Europe.

Bien sûr, la tâche n'est pas simple et il suffit pour s'en rendre compte d'observer, avec Hubert Kempf, que :

« Il n'y a pas de consensus [en Europe] sur la façon d'organiser la gouvernance de la zone Euro ».

 

Dans son intervention, Hubert Kempf a notamment énoncé trois difficultés principales qu'il faudra surmonter pour franchir démocratiquement cette nouvelle étape de l'intégration politique et économique de l'Europe:

« La première est que la gouvernance peut se comprendre dans des termes différents (…) : il peut y avoir une gouvernance, c'est-à-dire une concertation (…), des informations, des mécanismes de surveillance et, disons-le mot, des mécanismes de punition. D'une certaine façon, le pacte de stabilité et de croissance, c'était déjà un instrument de gouvernance. (…) Vous voyez bien qu'il y a dans [cette] gouvernance quelque chose qui est de l'ordre du disciplinaire. On peut (…) aussi comprendre la gouvernance comme une action volontaire (…) : celle qui consiste à agir de concert pour prendre des mesures actives, proactives – vous voyez bien la différence avec la notion négative de punition. La deuxième raison pour laquelle la gouvernance économique n'est pas simple à mettre en place dans la zone Euro, c'est que nous avons au sein de la zone Euro des traditions différentes : nous ne concevons pas les choses de la même façon. Il est trop facile de penser que nous avons raison, nous en France, quand les autres ont tort. (…) Pour aller vite, prenons les deux acteurs majeurs (…) : la France et l'Allemagne. (…) Nous, nous sommes nourris (…) d'une conception très interventionniste de la gouvernance économique (…) ; l'Allemagne a une tradition de l'organisation collective d'une économie de marché différente, qu'on appelle l'ordolibéralisme, [qui] consiste à mettre beaucoup plus l'accent sur les dispositifs institutionnels. (…) Cette différence de traditions explique beaucoup la difficulté du dialogue. (…) La troisième raison pour laquelle la gouvernance économique est difficile, c'est que nous connaissons des conflits d'intérêt au sein de la zone Euro (…). Il y a conflits d'intérêt entre des pays qui doivent restaurer leurs compétitivités et, plus largement, leurs structures (…) financières et fiscales (…) et d'autres pays qui, au vu des résultats existants, semblent être dans une bonne situation : quand l'Allemagne s'adresse à la Grèce, elle ne peut pas voir les choses de la même façon. »

Conceptions différentes et parfois contradictoires de la gouvernance ; traditions institutionnelles et économiques différentes et parfois contradictoires ; divergences d'intérêts entre les pays européens : il faudra beaucoup d'efforts de la part des différents partenaires européens pour parvenir à l'accord commun qui permettra de doter l'Europe et les citoyens européens du gouvernement dont nous avons objectivement besoin pour sortir de la crise. Mais de même que le réalisme impose de ne pas masquer ces difficultés et ces obstacles, le réalisme impose de rappeler que l'Europe a déjà été confrontée, dans l'histoire de sa construction, à de sérieuses difficultés, et que nous les avons franchies. Dans son intervention, Jacques Attali a rappelé ces étapes difficiles de la construction  européenne, qui ont constitué ce qu'il faudrait appeler des seuils d'intégration :

 

« L’Europe, en tant que telle, connaît, en effet, un certain nombre de difficultés, je le dis, qui seraient arrivées, crise financière ou pas crise financière. (…) Nous sommes confrontés à une situation qui était parfaitement prévisible et qui était prévue depuis longtemps, pourquoi ? Prenez l’histoire de l’Europe. L’Europe s’est constituée en 1958 avec un Marché commun. (…) Tous ceux qui ont fait le Marché commun savaient parfaitement que cela ne marcherait pas si on n’allait pas plus loin parce que, si vous avez un Marché commun mais que vous n’avez pas une uniformisation des normes techniques, vous avez la possibilité de faire de la concurrence déloyale en fixant des normes différentes aux produits, ce qui s’est passé d’ailleurs entre 1960 et 1980. Et nous avons vécu une crise énorme où toutes ces normes techniques différentes ont fini par faire exploser l’Europe. Ségolène et Jean-Louis étaient, comme moi, au cœur de la machine de l’Etat quand cette crise a explosé, fin 1983 – je ne parle pas de la crise française de 83 mais de la fin de l’année 83. Nous sommes allés à un sommet européen où il y a eu quarante-quatre contentieux sur la table : l’explosion ! – au sommet d’Athènes. C’était une crise, bien plus grave que celle d’aujourd’hui. Six mois plus tard : présidence française, les contentieux ont été réglés, on a fait le Marché unique, c’est-à-dire qu’on a harmonisé les normes. Mais on savait très bien, quand on a fait le Marché unique, à ce moment-là, que le Marché unique (…) ne pourrait pas marcher si on n’allait pas plus loin, parce que s’il y avait un marché unique de libre circulation des marchandises et des capitaux, évidemment restait la possibilité de devenir concurrentiel l’un à l’égard de l’autre par des dévaluations compétitives. Et on savait qu’on allait avoir des dévaluations et que même le système de stabilisation de nos monnaies à l’intérieur ne tiendrait pas. Et s’il fallait aller vers la monnaie unique ? Et donc Marché commun, Marché unique et monnaie unique. Et il y a eu des crises, 91-93, exactement comme en 83… Et Jean-Louis le rappelait tout à l’heure, il y a eu un moment de vérité, des hommes d’Etat se sont réunis, ils ont dit « on passe à une monnaie unique ». Cela s’est passé à un moment très particulier où il y avait aussi la chute du mur, l’ouverture : on n’a pas pu faire plus. Nous savions très bien quand on a fait la monnaie unique que cela ne marcherait pas, que cela ne suffirait pas. Exactement comme dans les trois crises : nous savions que cela ne suffirait pas. Pourquoi ? Parce que jamais dans l’histoire de l’humanité on a eu une monnaie qui a existé sans un Etat. Prenez toute l’histoire du monde, une monnaie sans Etat cela explose, un Etat sans monnaie cela peut exister. Cela a été le cas. Sans banque centrale, cela peut exister : les Etats-Unis ont été créés vers 1780, ils ont eu une banque centrale en 1913. Mais une banque centrale sans Etat, cela n’existe pas. Pourquoi ? Parce que si vous avez une monnaie unique (…), vous avez donc des gens qui sont payés de la même façon, des produits qui valent la même chose, mais qui sont produits dans des lieux dans lesquels la productivité et la compétitivité ne sont pas les mêmes. De deux choses l’une : ou vous avez des compétitivités différentes, donc les gens se déplacent pour assurer l’égalité de compétitivité, donc une énorme mobilité du travail, ce qui s’est produit aux Etats-Unis (c’est pour cela que les Etats-Unis ont pu fonctionner très tôt, c’est parce qu’il y a une mobilité du travail énorme) ; ou, si vous n’avez pas une mobilité très forte du travail, vous avez des processus de compensation des inégalités (…), et cela nécessite un budget fédéral – ce que d’ailleurs les Etats-Unis ont mis en place et ce que nous n’avons pas mis en place. Donc, tout naturellement, évidemment, les différences de compétitivité allaient s’accompagner d’écarts intenables dans lesquels chacun allait essayer d’inventer des mécanismes, plus ou moins tordus, de fausses dévaluations pour faire tenir le système. Mais à un certain moment, l’heure de vérité arrive, cela ne marche plus. A un certain moment, l’heure de vérité est là. L’heure de vérité c’est : soit on casse, soit on va plus haut (…) vers une fédération budgétaire européenne forte. Maintenant, nous avons ce choix devant nous. Il aura lieu dans un an, dans deux ans, dans six mois. (…) Nous sommes en train de tourner autour de cette troisième sortie vers le haut : marché commun / marché unique ; marché unique / monnaie unique ; monnaie unique / fédéralisme budgétaire. »

Jacques Attali déplace ainsi la question : il ne s'agit plus tant de savoir si la tâche est difficile – elle l'est –, que de savoir si elle est nécessaire, et, puisqu'elle est nécessaire, de savoir comment la rendre possible.

On comprend une nouvelle fois l'importance de posséder de grands dirigeants, dotés d'une forte légitimité démocratique, d'une compréhension claire de la situation, d'une vision européenne pour leurs pays, et qui ne craignent pas de s'adresser à leurs concitoyens. Il n'est pas anodin que les grandes avancées de la construction européenne se soient produites à des moments où, en Europe, des dirigeants d'envergure exerçaient le pouvoir : De Gaulle et Adenauer, par exemple ; Mitterrand et Kohl, par exemple. Jacques Attali y a beaucoup insisté, comparant une nouvelle fois la construction des Etats-Unis d'Amérique et la construction européenne :

 

« Il y a eu un moment très important dans l'histoire américaine. Replacez-vous, nous sommes en juillet 1790. Il y a les Etats qui composent l'Amérique qui sont ruinés, tous. Chacun veut partir dans son coin, on ne veut plus rester là-dedans. Et il n'y a même pas de capitale. Et il y a un dîner qui réunit à New York trois hommes : le ministre des finances, le ministre des affaires étrangères et le chef du Parti. (…) Ces trois hommes se réunissent, et ils disent : « qu'est-ce qu'on fait ? ». Il y en a qui veulent un gouvernement fort, il y en a qui ne veulent pas de gouvernement fort, mais ils sont tous d'accord pour dire : « il faut qu'on tienne ; il faut que les Etats-Unis durent ». Ils sortent du dîner, ils ont décidé deux choses : un, il nous faut une capitale fédérale : ils créent le district fédéral (qui ne s'appellera Washington que dix ans plus tard quand George Washington sera mort) ; et ils décident de faire un budget fédéral et d'émettre les premiers bons du trésor américains. L'émission de bons du trésor a commencé. Les Etats-Unis ont vraiment commencé avec l'émission de bons du Trésor : un Etat. Jefferson, Madison, Hamilton – ces trois hommes-là. Je vous dis un petit secret : à mon avis, à l'échelle de l'Europe aujourd'hui, on n'a ni Jefferson, ni Madison, ni Hamilton (…). Donc il y a des moments où les forces que je viens de décrire, les forces logiques, rencontrent la nécessité d'action. Mais s'il n'y a pas des hommes et des femmes pour mener l'action, hé bien, ça casse. Et là, ce dîner, si ces gens-là n'avaient pas existé, les Etats-Unis n'auraient pas existé. Ils seraient partis en miettes comme l'Amérique du Sud est partie en miettes. C'était possible. Mais il y a eu une volonté politique. Nous sommes là, exactement au même moment ».

 

L'Europe se situe à l'un de ces moments de l'histoire où « les forces logiques » sont à la recherche de « la nécessité d'action », et, à ce moment décisif, elle manque cruellement de dirigeants d'une telle envergure. D'ores et déjà, nous savons que, compte-tenu du poids de la France dans l'Union, le destin de l'Europe devra être l'un des enjeux majeurs de l'élection présidentielle de 2012, et, alors, un-e dirigeant-e d'envergure pour la France et l'Europe aujourd'hui, ce sera une personnalité suffisamment convaincue et suffisamment courageuse pour porter devant ses concitoyens l'ambition des Etats-Unis d'Europe.

On ne convainc certes pas par le simple exposé de la nécessité d'une décision, en mettant ainsi au pied du mur celles et ceux auxquels on s'adresse. Il faut encore en démontrer l'intérêt qu'ils auraient à la prendre. Or, l'intérêt des Etats-Unis d'Europe est réel. Jacques Attali l'a souligné dans le cadre d'un développement portant sur la position de la France et de l'Europe dans la mondialisation, notamment dans les négociations internationales qui ont lieu au G20 :

 

« Nous avons aujourd'hui évidemment besoin d'une gouvernance mondiale mettant en ordre les choses ; nous avons besoin de mettre en place une réglementation financière, une réglementation des banques, un contrôle des paradis fiscaux (…). Mais le G20 ne le fait pas. Parce que, qu'est-ce qu'a fait le G20 depuis qu'il s'est réuni ? Il a simplement suivi l'évolution logique qui dit : « comme on veut rien faire, on transfère les dettes privées sur les dettes publiques, c'est-à-dire qu'on finance les bonus des banquiers d'aujourd'hui par les impôts des contribuables d'après-demain ». C'est ça le G20. Pour l'instant, ça n'est rien d'autre. Malheureusement, ce n'est rien d'autre. Si vous regardez tout ce qui a été dit dans les communiqués de Pittsburgh, de Londres, de Séoul : des tas de communiqués, mais rien n'a été fait. Ah si... Il y a progressivement une sorte de connivence qui s'installe entre deux pays en immense difficulté, comme tous les autres, les Etats-Unis et la Chine, parce que chacun a besoin de l'autre : les Etats-Unis ont besoin de la Chine pour financer leurs déficits, et la Chine a besoin des Etats-Unis pour faire des déficits pour créer des emplois en Chine. Mais tous les deux se mettent d'accord contre celui évidemment qui ne parle pas d'une seule voix, que l'on ne peut pas entendre : l'Europe. Donc, de G20 en G20, chaque fois qu'il y a une décision qui est prise, elle est prise au détriment de l'Europe. Par exemple, les paradis fiscaux : les seuls paradis fiscaux dont on s'est occupé dans les G20, ce sont ceux qui sont en Europe, en Europe continentale, on n'a pas regardé le principal paradis fiscal du monde, qui est la City de Londres. On n'a pas regardé les paradis fiscaux qui sont en Chine ou aux Etats-Unis. Ça, on ne veut pas s'en occuper, c'est trop sérieux. Par contre, les Européens étant si divisés, on peut leur taper dessus. D'où l'importance de la puissance politique d'une Europe rassemblée, parce que l'Europe, dans ce G20 – si tant est que ce G20 existe parce que ce G20 est en fait le camouflage du G2 qui est en train de prendre le pouvoir (entre les Etats-Unis et la Chine) –, aurait tous les moyens d'être une immense puissance. Nous sommes 500 millions. Nous avons un revenu plus élevé que les autres pays. Nous produisons, nous Européens, plus de docteurs par an que les Etats-Unis. Et je pourrai aligner les chiffres qui montrent la formidable puissance de l'Europe (…). Et nous avons aussi, à côté de nous, un continent qui va être la principale promesse de l'avenir : c'est l'Afrique. L'Afrique, c'est un milliard d'habitants. L'Afrique, dans 40 ans, c'est deux milliards d'habitants. C'est un continent qui, pour nous, Français, est particulièrement important, parce qu'en Afrique, si on avait une vraie stratégie, la langue française est la seule langue dont le nombre de locuteurs va être multiplié par 4 et dont le potentiel d'interactions va être considérable, si nous savions le faire. Nous avons un potentiel, nous Européens, dans notre dialogue avec l'Afrique, d'une puissance considérable. »

 

Il faut imaginer, en effet, ce que donneraient sur la scène du monde 500 millions d'Européens solidaires : première puissance économique mondiale, nous pourrions faire valoir nos arbitrages dans la mondialisation et notre conception de la régulation de la finance et de l'économie ; nous gagnerions dans nos échanges commerciaux ce que nous perdons aujourd'hui du fait de notre concurrence ; nous aurions une voix influente dans la résolution des conflits et les moyens de constituer une défense à même d'assurer l'indépendance de notre politique étrangère ; nous pourrions, en Méditerranée et en Afrique, trouver des partenaires avec lesquels modifier considérablement les grands équilibres internationaux qui nous sont aujourd'hui défavorables ; et nous aurions surtout les moyens de créer une sécurité sociale européenne, un salaire minimum européen, une éducation et des universités européennes d'un niveau exceptionnel, de lutter avec plus de force qu'ailleurs contre le réchauffement climatique et de permettre à notre industrie d'opérer sa transformation écologique.

Mais l'imaginer ne suffira sans doute pas. C'est qu'il ne suffit pas de convaincre celles et ceux à qui on s'adresse de la nécessité ou de l'intérêt d'une décision, il faudra encore, condition des conditions, réaliser la démocratie européenne pour garantir aux citoyens français et européens la maîtrise des décisions prises en leur nom et créer les contre-pouvoirs qui garantiront à tous les citoyens de France et d'Europe que plus jamais ce qu'ils auront dit à un référendum ne pourra être méprisé et contredit.

Mais la démocratie même pourrait ne pas suffire. Sans doute y faudra-t-il encore quelque chose de plus profond : que cela ait un sens, c'est-à-dire, en l'occurrence, que nous puissions répondre ensemble à la question « Qu'est-ce que l'Europe ? ».

Rappelant, dans son discours de Berlin, les impératifs de la paix et de la démocratie européennes ; rappelant, pour cela, le passé douloureux du continent ;  reconnaissant, dans son discours de Dakar, les crimes de l'esclavage et de la colonisation ; Ségolène Royal a déjà réuni des éléments permettant d'aborder cette question : l'Europe est une promesse, disait-elle à Berlin ; mais il lui revient, pour la réaliser, d'opérer deux réconciliations : réconciliation avec elle-même, par-delà les siècles de guerres, « contre une part de sa propre histoire », disait-elle à Berlin ; réconciliation avec le monde, par-delà les dominations inhumaines et les massacres perpétrés, au nom de la civilisation européenne, sur tous les continents.

Jacques Delors a eu un jour une belle formule pour nommer cette même idée : l'Europe, ce serait « le pardon et la promesse ». C'était le 9 mai 2000, au Luxembourg, à l'occasion du 50e anniversaire de la fameuse déclaration de Robert Schuman, dans un discours où, citant Schuman puis Arendt, il déclara :

 

« " Les dures leçons de l'histoire, disait [Robert Schuman], m'ont appris, à l'homme des frontières que je suis, à se méfier des improvisations hâtives, des projets trop ambitieux, mais elles m'ont appris également que lorsqu'un jugement objectif, mûrement réfléchi, basé sur la réalité des faits et l'intérêt supérieur des hommes, il importe de nous y tenir fermement et de persévérer. " Toute l'illustration de l'action de Robert Schuman se trouve dans cette longue phrase. Son inspiration, qui va au-delà de la méthode et de l'initiative du 9 mai, est remarquablement illustrée par Hannah Arendt, cette juive marquée par la Shoah, cette grande figure de la pensée occidentale qui, n'oubliant pourtant rien, nous proposa le paradigme du pardon et de la promesse. En abordant ce thème redoutable, Hannah Arendt n'entend pas nier l'impardonnable, ni recommander l'oubli. Mais en associant le pardon et la promesse, elle permet de recréer la vie, de réintégrer dans la communauté des hommes libres et respectueux de la liberté des autres, ceux que le poids du passé, des remords, voire de la culpabilité, aurait pu conduire à l'exclusion et à la négation de tout espoir. »

 

Il y a peu de sujets pour lesquels le lien qui existe entre la pensée et la politique est plus visible. La résolution démocratique de la crise de l'Europe ne sera pas seulement économique, ni seulement politique, mais elle devra aussi être culturelle. À ce point de vue, on ne saurait trop insister sur la nécessité que l'éducation et la recherche constituent le premier pôle d'investissement réalisé à partir de la nouvelle capacité d'emprunt européenne : l'Europe doit disposer d'un tissu universitaire au moins comparable à celui qui existe outre-Atlantique. La réconciliation de l'Europe avec elle-même et avec le monde, condition de la réalisation d'une nouvelle promesse européenne, passe par la pensée autant que par l'action. C'était cela, sans doute, le premier présupposé de l'Université.

 


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