Image de diaporamaImage de diaporamaImage de diaporamaImage de diaporamaImage de diaporama

Mardi, 19 avril 2011

Synthèse de l'Université "Quel avenir pour l'éducation ?"

Évaluer cet article
(0 Évaluations)

Au sommaire

 

2. Quelles priorités en 2012 ?

2.1. Soutenir les élèves, en faisant porter l'effort de la nouvelle politique éducative sur le cycle de la scolarité obligatoire

 

En cohérence avec son analyse de la situation, Bruno Julliard a proposé, dans son intervention, de fixer, pour première priorité, la réussite du plus grand nombre au cours de la scolarité obligatoire :

« Pour moi, la première des priorités sera la scolarité obligatoire, c’est-à-dire le début de la scolarité : école maternelle, primaire et collège. Nous savons que c’est au début de la scolarité que se créent les inégalités et c’est là que nous devons mettre le paquet pour permettre la réussite du plus grand nombre. Ça veut donc dire : la scolarité obligatoire dès trois ans et même le droit pour ceux qui le souhaitent à la scolarité dès deux ans à l’école maternelle (…) ; en finir avec la semaine de quatre jours qui certes est parfois populaire dans les sondages, mais nous savons que ceux qui souffrent de la semaine de quatre jours et de la réduction du temps éducatif sont d’abord les jeunes issus de catégories sociales défavorisées ; et puis la transformation radicale du collège qui ne peut plus être ce petit lycée organisé pour sélectionner les élèves mais qui est d’abord la continuité de la scolarité obligatoire et, donc, d’abord, la continuité de l’école primaire, ce qui demande des changements radicaux en termes de structuration et d’organisation, notamment en faisant plus confiance aux enseignants et aux équipes éducatives et pédagogiques. Et je crois qu’il est fondamental que nous accordions plus de pouvoir d’agir aux enseignants ».

2.1.1. Rendre la scolarité obligatoire dès 3 ans

La participation dès le plus jeune âge aux activités scolaires est connue pour être un facteur déterminant de la réussite future des élèves tout au long de leurs parcours éducatifs. La question de l’accès des plus jeunes à l’école, c’est-à-dire, concrètement, le nombre de places offertes dans les écoles maternelles, est donc déterminante. Jack Lang, dans son intervention, a rappelé que le gouvernement de Nicolas Sarozy était en train de réduire considérablement le nombre de ces places, ce qui revient pour lui à

« une contestation par le gouvernement du droit à une scolarisation à partir de l’âge de trois ans ».

En conséquence de quoi, il soutient

« qu’il faut affirmer par une loi l’école obligatoire de trois ans à dix-huit ans! »

2.1.2. En primaire, et au-delà, humaniser les rythmes scolaires :

L’apprentissage et l’éducation des enfants nécessite des moyens importants. Le premier de ces moyens est le temps. Les rythmes scolaires doivent donner aux enseignants et aux élèves du temps pour apprendre, expliquer, assimiler, appliquer, pour maîtriser les savoirs. Or, aujourd’hui, comme le souligne Jack Lang, les rythmes scolaires sont menacés. En effet, le gouvernement, a-t-il rappelé, a

« engagé une réduction du temps pour les élèves, mais aussi pour les professeurs. A l’école maternelle, à l’école élémentaire, mais aussi au collège. L’augmentation de la durée quotidienne des enseignements est un non-sens pédagogique, c’est une hérésie pédagogique que cette réduction à quatre jours du temps scolaire (…). En France, l’élève cumule le temps le plus long d’enseignement en une journée, et le nombre de jours de cours sur l’année le plus court. C’est une situation unique en Europe »

Victor Colombani a prolongé ce constat :

« Les rythmes scolaires quotidiens sont beaucoup trop chargés à l’heure actuelle. On se retrouve avec des lycéens qui ont parfois 8‐9 heures de cours d’affilée (…). Comment pouvoir apprendre, comment pouvoir enseigner après avoir eu 4‐5h d’affilé de cours ? Alors 8h, ce n’est plus tenable (…). Mais je pense que la réforme des rythmes scolaires, si elle se limite aux simples bornes horaires, ne sera pas une réelle évolution. Il faut aller plus loin et (…) réclamer une réorganisation des cours ».

 

Il est vrai que la question des rythmes scolaires est non seulement d'ordre pédagogique et d'ordre, faut-il dire, physiologique, mais également d'ordre social, puisque c'est en-dehors de l'école que les inégalités se renforcent. Augmenter le nombre de jours passés à l'école est une manière de lutter contre la reproduction des inégalités. Cela entraîne également une autre manière de concevoir l'éducation en France : comme un moment de liberté et d'épanouissement personnel, de réel apprentissage à penser et à être soi-même. Pour cela, il faut du temps, ce qui signifie concrètement de penser la semaine scolaire sur cinq jours ; pour cela, il faut aussi diversifier les enseignements, laisser plus de temps à la culture, aux arts, au sport à l'école, et, ainsi, non seulement revoir le rythme hebdomadaire et le rythme annuel des cours, mais aussi le rythme quotidien de l'école. C'est donc toute une conception de l'éducation, et du sens à donner à la vie à l'école, qui est engagée dans toute réflexion sur les rythmes scolaires.

2.1.3. Humaniser le collège

Dans son intervention, Philippe Gonthier également a soutenu l'idée de donner la priorité au cycle de la scolarité obligatoire, en insistant particulièrement sur l'importance que le cycle soit cohérent, depuis l’obligation de scolarisation dès le plus jeune âge, jusqu'à l'humanisation du collège, sur laquelle il a particulièrement insisté :

« Il faudra mettre le paquet sur la scolarité obligatoire. Cela signifie une école maternelle pour nous obligatoire dès trois ans. Mettre le paquet sur l’école et sur le collège. Remettre les moyens qui ont été supprimés, s’occuper des élèves les plus en difficulté en recréant de vrais RASED (Réseaux d'Aides Spécialisées aux Élèves en Difficulté). Et puis, surtout, investir beaucoup dans ce secteur-là : cela a été dit, le collège a toujours été dans notre système le lieu où l’on hésite le plus. Est‐il la suite de l’école ou l’avant‐lycée ? L’histoire avait tranché en lui donnant une place d’avant‐lycée. Aujourd’hui, les choses changent. L’instauration, Bruno Julliard en a reparlé, du socle commun de connaissances et de compétences, fait que, demain, la place du collège sera toute différente et qu’il doit concentrer tous les efforts pour la réussite du plus grand nombre ».

 

 

2.2. Soutenir les enseignants

Tous les intervenants pour ainsi dire ont apporté un élément permettant de décrire la condition enseignante aujourd'hui. Il ne s'est pas agi seulement de déplorer la situation des enseignants, mais de souligner d'abord le rôle qu'ils tiennent, depuis de nombreuses années, de dernier rempart entre les difficultés sociales, économiques et, faudrait-il dire, éthiques, que le pays connaît, d'autant plus rudes sur le terrain, et les enfants, les adolescents, les jeunes gens dont ils ont la charge. Ségolène Royal y a particulièrement insisté :

« Aux enseignants, [je veux adresser aujourd'hui] une parole de reconnaissance. Je connais les difficultés auxquelles vous faites face. Sans cesse dévalorisés dans le discours public ; déshumanisés et ramenés à une variable d’ajustement budgétaire par le pouvoir ; envoyés sur la ligne de front de la fracture sociale ; si mal rémunérés en regard de vos compétences et de votre dévouement ; chargés par la société de réparer les inégalités sociales et les fragilités familiales ; et dépourvus aujourd’hui de tout soutien politique réel ; vous êtes ceux qui tenez quand par ailleurs tout semble s’écrouler. Alors que c’est aujourd’hui devenu un réflexe de faire de vous les boucs-émissaires des échecs de notre société, moi je veux parler de tous les enfants que vous avez formés, de tous les enfants que vous avez accompagnés vers l’âge adulte, et, pour reprendre la belle expression prononcée récemment par Elisabeth Badinter, « de ces moments de grâce où vous les avez fait progresser, malgré les difficultés des uns et des autres ». A ses serviteurs, la France ne dira jamais assez « merci » ; et rarement autant qu’aujourd’hui vous n’aurez mérité le nom de « hussards de la République » ».

Rappelant ainsi la communauté de destin qui lie la République à ses enseignants, Ségolène Royal a tenu à rappeler la responsabilité qu'ont les représentants politiques de soutenir les enseignants et de les honorer :

« Il avait tort celui qui, au Latran, affirmait : « Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur, même s’il est important qu’il s’en approche, parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance. » Dans les écoles, dans les collèges, dans les lycées, les véritables exemples du sacrifice et de l’engagement porté par l’espérance, aujourd’hui, ce sont les enseignants ».

Jack Lang a appuyé ce discours de reconnaissance dans son intervention :

« Les professeurs sont avant-postes, aux avant-gardes. Ils doivent, malgré une politique qui souvent les méprise ou les abandonne, continuer à faire vivre cette école ».

Puis, mettant en perspective l'importance décisive des enseignants pour toute société, et les mesures de ce gouvernement, il a pu exposer le caractère singulier, dans l'histoire de la République, de la période présente :

« [Plus de] 140 000 postes [ont été supprimés] selon mes calculs personnels. Mais ce ne sont pas seulement les postes, ce sont aussi les contrats d’éducateurs, les personnels médicaux et les personnels de surveillance. 140 000, cela fait plus de 10% de la masse des cadres de l’éducation nationale de la maternelle jusqu’à la fin de l’enseignement secondaire. Il y a une hémorragie sans précédent. Il n’y a pas, dans l’histoire de notre éducation, une époque qui a été marquée par de telles amputations (…). [Il existe] un plan pluriannuel de suppression et d’amputation : année après année, des milliers de postes sont supprimés, sans parler des crédits ».

Nous comprenons donc ce pourquoi le recrutement d'enseignants et de personnels éducatifs, et la création de droits nouveaux pour le déroulement des carrières, devront constituer un pilier de la nouvelle politique éducative de la gauche en 2012. Jack Lang et Bruno Julliard y ont insisté dans leurs interventions. Jack Lang a souligné la nécessité :

 

« [d'un] plan offensif, pluriannuel, de recrutement d’enseignants et de personnels d’éducation, en concertation avec les organisations représentatives ».

 

Il a ainsi pu formuler cette autre nécessité, pour accompagner ces recrutements, de rétablir les moyens d’une formation professionnelle des enseignants :

« C’est un comble de penser qu’en France, le seul métier que l’on n'apprend plus, c’est celui de professeur. Il ne viendrait à l’esprit de personne de livrer sa personne à une infirmière qui n’aurait pas appris à faire une piqûre. Les magistrats, les inspecteurs du Trésor, du travail…, il n’y a pas une seule profession qui ne bénéficie d’au moins une année de préparation à son métier (…). Apprendre à lire et à écrire à un enfant, cela ne s’improvise pas ».

Dans ce prolongement, Bruno Julliard a pu insister, quant à lui, sur la nécessité de tenir ensemble de manière cohérente à la fois le rétablissement de la formation professionnelle initiale, la mise en oeuvre de la formation continue, et la création de droits nouveaux dans l'évolution des carrières :

« L’autre priorité, ce sera la maison des métiers : rétablir la formation professionnelle, initiale et continue, de tous les professionnels, pas que les enseignants, de tous les professionnels de l’éducation. Ce sera la priorité absolue. La formation continue doit être obligatoire pour deux raisons : comme tous les métiers, il y a besoin de prendre en compte les résultats des recherches pédagogiques et éducatives, de s’adapter à une société qui change, à un monde qui change. Mais aussi, pour l’avenir même de ces enseignants : comment expliquer à des enseignants qui souffrent dans des collèges difficiles qu’on va augmenter leurs durées de cotisation et leurs annuités, mais qu’ils ne pourront pas avoir de mobilité professionnelle choisie ? Ça passe aussi par une formation continue de qualité qui permette une plus grande mobilité parce qu’il est tout à fait légitime que les enseignants se disent qu’ils ont aussi envie de pouvoir évoluer dans leurs carrières ».

D'autres intervenants ont insisté sur l'importance que le temps de formation des enseignants soit respecté, par exemple Victor Colombani, qui a souligné combien cela était important aux yeux des lycéens :

« La réforme de la formation des enseignants (…) est sanglante à l’heure actuelle. On le voit quand on parle avec des lycéens, des jeunes professeurs, qui savent absolument ce qu’ils devraient enseigner, ce qu’ils aimeraient dire, mais ils ne savent pas faire parce qu’ils ont vu cette formation pratique d’un an supprimée. Il faut revenir sur cette réforme de la formation des enseignants et permettre à tous les professeurs d’avoir un stage d’un an dans une classe pour savoir comment enseigner, pour être confrontés à des élèves ».

Dans leurs interventions, beaucoup de participants ont également souligné l’usure d'enseignants qui, pendant parfois des décennies, doivent assumer des postes très durs aussi bien physiquement que moralement. Permettre aux enseignants, par une réforme des carrières définie en association avec les organisations représentatives, de « bouger », « changer d’air », « se ressourcer », « se réconcilier avec le métier », « retrouver sa vocation » – pour reprendre des termes prononcés dans la salle aussi bien qu'à la tribune – apparaît nécessaire : l’existence de perspectives claires et réelles d’évolution est un facteur clé pour préserver à tous les enseignants la fraîcheur et la disponibilité que leur mission exige.

 

 

2.3. Vaincre la reproduction des inégalités et l'échec scolaire :

Comme l'a rappelé Bruno Julliard réaliser les conditions de l'égalité à l'école est, aujourd'hui comme hier, l'ambition historique des républicains et des socialistes :

« Et si on devait résumer (…) : quelle est l’ambition des socialistes pour l’école ? Que le destin scolaire des enfants et des élèves ne soit pas la symétrie absolue des origines sociales économiques et culturelles de l’élève. Il n’est pas possible que, dans une République comme la nôtre, aujourd’hui, le destin de chacun des enfants de cette République soit lié d’abord aux conditions de naissance. Ce n’est pas parce qu’on est moins bien né qu’on n'a pas les mêmes chances d’accéder à la réussite éducative. Ce qui nous amènera donc à dire qu’on ne peut plus se satisfaire d’améliorations à la marge, de quelques petits pansements, sur un système qui structurellement ne va pas bien et nécessite donc la mobilisation absolue de ce que nous pourrons budgétairement, mais surtout l’engagement politique majeur de tous les responsables de la gauche ».

 

Dans ce cadre, la lutte contre l'échec scolaire devient l'angle d'action prioritaire, pour ce qu'il est, comme l'a souligné Bernard Hugonnier, un facteur majeur d’exclusion social :

« Que faire ? Quelles priorités ? Quel plan doit être urgemment mis en oeuvre ? Revenons simplement sur les chiffres. Je vous ai dit que 20% de jeunes d’une classe d’âge étaient en déperdition, ne maîtrisaient pas les fondamentaux en compréhension de l’écrit, en mathématiques et en sciences, pour pouvoir avoir une vie épanouie et (…) avoir un emploi. (…) Que faut‐il faire ? Eh bien s’adresser directement à ces gens-là, à ces jeunes-là, et ainsi avoir un plan, un plan très simple visant à lutter par tous nos moyens contre l’échec scolaire, les inégalités et les inéquités, et je crois qu’ainsi on pourra sortir un peu notre système éducatif du malaise dans lequel il se trouve ».

 

Apparaît ici un défi intellectuel décisif pour les socialistes dans la nouvelle campagne : ruiner le discours conservateur selon lequel une politique éducative fondée sur la lutte contre l'échec scolaire, en partant de la situation des élèves en difficulté, ne peut qu'aboutir à un nivellement général par le bas. Ce discours a encore une très forte audience aujourd'hui, alors qu'il n'a aucun rapport avec la réalité. C'est au contraire en s'assurant qu'aucun enfant n'est laissé en retrait à l'école qu'il devient possible de hausser le niveau général : il n'y a pas d'arbitrage à faire entre la qualité et l'équité, l'une et l'autre vont ensemble. Les preuves en sont nombreuses, comme l'indique Bernard Hugonnier en faisant référence aux résultats de l'enquête PISA :

« Mais ce qu’il y a d’intéressant à remarquer, c’est que les pays les plus performants – je ne vais pas citer la Finlande, car la Finlande n’est pas comparable avec la France, mais si vous regardez la Corée, l’Australie, le Japon, le Canada – : non seulement ces pays sont plus performants (on y trouve le plus haut niveau de connaissances et de compétences des jeunes), mais ce sont aussi les systèmes les plus équitables. Donc, vous n’avez pas besoin de faire un arbitrage entre la qualité et l’équité, mais vous pouvez de fait arriver à joindre les deux bouts, ce qui est tout à fait extraordinaire. C’est peut être la principale leçon de notre enquête PISA ».

 

2.3.1. Pour lutter contre l'échec scolaire et les inégalités, personnaliser l'enseignement et l'orientation

Pour rendre compte de la réalité de l'échec scolaire, il était très important de pouvoir entendre des élèves qui sont en échec, et des élèves qui ont connu l'échec et qui ont réussi à le surmonter. Leurs expériences permettent de rendre sensibles les modifications à apporter à l'accueil des élèves par l'Éducation Nationale. Alice La Penna, par exemple, revenant sur son expérience de « décrocheuse », a ainsi pu insister sur l’importance pour chaque élève de pouvoir construire avec les enseignants et avec l’institution scolaire un rapport personnel de confiance, et de pouvoir inscrire son parcours scolaire dans l'horizon d'un projet personnel. Pour rendre compte de son témoignage si important avec le plus de précision possible, nous le citerons longuement :

« Je viens témoigner de mon expérience (…). Autant vous dire que l’école a été un passage un peu compliqué. J’ai redoublé quatre fois : la 6ème, la 3ème, la 2nde et la Terminale. (…) [J'ai] fait des écoles publiques, des écoles privées, [j'ai été] obligée de dire à ma mère que payer tous les mois une école privée n’était pas assez pour me faire prendre conscience de mon investissement scolaire et de l’utilité d’avoir le bac, parce que j’avais besoin de savoir qui j’étais pour savoir où je devais aller et accepter d’aller vers ce chemin-là, chose qui a été très compliquée tant que j’étais en opposition et en quête d’identité, et en quête d’accord avec le système.

« Et à un moment, j’ai été réorientée dans une structure (…) : le micro-lycée, un lycée sous une forme particulière, à Lieusaint, où un groupe de profs sortis du système scolaire ont créé cette structure-là, pour prendre des élèves comme moi qui étaient en échec scolaire, mais les prendre dans leur entité, dans leur complexité, et les prendre en tant que personnes, ce qui est très important puisqu’aujourd’hui le système scolaire est très impersonnel à mon sens. Donc je suis tombée sur une armée de profs extrêmement investis, et, grâce à eux, j’ai pu me réconcilier malgré tout avec le système scolaire (…). J’ai eu ma revanche sur le système scolaire en ayant mon diplôme [d'éducatrice] avec 35/40, ce qui a été une grande victoire pour moi (…).

« Je voulais aussi prendre le temps de vous dire ce que j’ai ressenti : à un moment, l’école, le système, nous fait penser qu’il n’y a qu’une seule sorte d’intelligence qui est l’intelligence scolaire. Et c’est difficile parce que, du coup (…), quand on est un adolescent et qu’on se confronte à ça, on a l’impression qu’on est nul, qu’on n'est pas intelligent, qu’on est débile, ce qui n’est pas vrai : il y a plein d’autres sortes d’intelligences qu’on se fait aussi grâce à notre histoire, notre maturité, notre ambition et il ne faut pas oublier cette forme d’intelligence. Pendant des années, j’ai cru que j’étais stupide, ignorante. Et grâce au micro-lycée et à mon diplôme, j’ai pu aussi comprendre que l’intelligence se fait autrement que par l’école (…). Et je remercie encore les professeurs qui prennent les gens dans leur entité, dans leur complexité : c’est très important et il ne faut pas oublier cette dimension-là, car c’est en soutenant les élèves et en les prenant tels qu’ils sont qu’on arrive à leur donner une importance et que, par cette importance qui va les valoriser, ils vont pouvoir faire plus d’efforts et pouvoir progresser, avancer, et voir reconnaître leurs ambitions et leurs objectifs de vie. J’ai réussi à m’en sortir, mais ça n’a pas été si facile que ça : merci à tous ces profs qui m’ont aidée ».

En cohérence avec le témoignage d'Alice La Penna, Victor Colombani soulignait qu’il n’y aurait pas de personnalisation efficace de l’enseignement sans personnalisation efficace de l'orientation :

« A la fin du collège, on nous propose en général de pouvoir s’orienter vers tel ou tel lycée (…). Pouvoir choisir son orientation est très bien, si on veut pouvoir choisir dès 14/15 ans ce qu’on va faire plus tard, c’est une très bonne idée. Sauf que le constat qu’on fait actuellement, c’est que l’orientation n'est pas choisie, mais subie par les élèves. On retrouve des collégiens déjà en difficulté à qui on va dire : tu ne passeras pas en lycée général, tu iras en lycée professionnel, et ça stigmatise le lycée professionnel. On retrouve bien souvent des lycéens – 135 000, et je cite les chiffres du gouvernement ! – qui sortent du système scolaire sans avoir eu un diplôme et qui, toute leur vie, ne trouveront pas de perspective d’avenir parce que le diplôme est aussi (…) notre bouclier face à la crise ».

 

Personnaliser l'enseignement et l'orientation passe par la réalisation de l'objectif fixé par Ségolène Royal dès les élections présidentielles de 2007 : réduire le nombre d'élèves par classe pour que chaque élève ait l’impression qu’il fait partie d’un groupe à taille humaine, où chacun peut prendre sa place sans priver son voisin d’espace, que les enseignants n'aient pas à choisir entre les élèves dont ils suivent les progrès. Cette proposition a été reprise avec insistance par Victor Colombani dans son intervention :

« On se retrouve avec des classes de 35‐40 élèves, où l’on ne peut pas apprendre ! Il faut des classes en lycée à 25 élèves par classe pour pouvoir étudier dans de bonnes conditions. En primaire, c’est moins (autour de 20), en maternelle encore moins (…). Être en petit nombre dans les classes, ça permettrait une réorganisation des cours, des avancées pédagogiques qu’on ne fait pas dans la période actuelle (…). Ça permettrait de multiplier les cours en demi-groupes, d’avoir des cours de langue beaucoup plus interactifs, de développer les travaux comme les travaux personnels encadrés, les TPE, qui permettent, dès la Première, de faire un travail en autonomie, qui permet de s’émanciper et d’avoir une vision sur un sujet qui nous tient à coeur et qui permet d’avoir un développement qu’on n'a pas forcément dans les cours qu’on a à l’heure actuelle (…) où un professeur est debout face à 40 élèves, parle pendant 50 minutes, une heure, et ce n’est en général pas sa faute, c’est parce qu’il faut finir les programmes, que la classe est trop chargée, que les élèves ne peuvent pas réagir, ne peuvent pas intervenir et que, quand ils ne comprennent pas, ils sont au fond de la classe et finissent par devenir des élèves décrocheurs. Ce sont des cas qu’on retrouve un peu partout (…). La réforme éducative qui a beaucoup fait parler d’elle l’année dernière, celle de la seconde proposée par M. Chatel (…), telle qu’on la lisait, pouvait paraître (…) de bon sens. Quand on parle d’accompagnement personnalisé, je trouve ça plutôt positif. Mais, là encore, la problématique est en train de se poser : comment faire de l’accompagnement personnalisé quand on est dans des classes de 35/40 ? C’est très simple : à l’heure actuelle les professeurs continuent les programmes sans faire d’accompagnement personnalisé, car les horaires aménagés ne leurs permettent pas de faire des cours en demi‐groupes. Alors il faut continuer, continuer de réclamer des moyens pour l'Éducation nationale, car c’est aussi la question centrale, celle qui permettra d’avoir une évolution, et dans la situation actuelle, sans moyens, on ne peut pas avoir d’évolutions qui vont dans le bon sens ».

 

Des moyens en effet : réduire le nombre d'élèves par classe requiert d'augmenter le nombre des enseignants. À nouveau, nous sommes confrontés à un choix politique clair entre ce gouvernement qui considère l'éducation comme un coût financier et les socialistes qui sont prêts à faire les efforts budgétaires nécessaires parce qu'ils la considèrent comme un investissement. Mais il semble bien aujourd'hui que les parents d'élèves soient prêts à entendre la nécessité d'un tel effort, comme l'a montré Kaïs Idriss qui a insisté dans son intervention pour que soient restaurés ces réseaux essentiels aux enfants en grandes difficulté que sont les Rased :

« Le RASED est très important parce que nos enfants souffrent aujourd’hui. A trente par classe, il n’y a pas le soutien scolaire de nos enfants en difficulté ».

 

Ce faisant, Kaïs Idriss a rappelé à quel point la question du soutien scolaire est aujourd'hui essentielle : s'y joue à la fois la lutte contre l'échec scolaire, la lutte contre les inégalités, la lutte contre la privatisation de l'éducation et le soutien au travail des enseignants. Sur ce sujet, Ségolène Royal s’est toujours montrée très claire rappelant, cette fois encore, l'urgence de mettre en oeuvre, au cœur même des établissements scolaires, un service public du soutien scolaire et de l’aide aux devoirs :

 

« Ce qui creuse les inégalités, c’est ce qui fait que certaines familles ont les moyens financiers d’apporter un soutien individualisé à leurs enfants lorsqu’ils décrochent ou sont en difficulté, et que d’autres ne le peuvent pas (…). Je retiens de l’exemple finlandais la proposition suivante (…) : le soutien individualisé et personnalisé des élèves doit se faire dans la classe. Individualisé, il sera forcément gratuit puisqu’il prend place dans l’école gratuite de la République. Et je rejoins ce qui a été dit tout à l’heure sur la scandaleuse suppression des RASED, les réseaux d’aides. Il faudra donc rétablir les réseaux d’aide et les repenser pour que ces réseaux d’aide interviennent dans les classes, pour l’ensemble des élèves, et non pas à l’extérieur des classes, puisqu'on le sait bien, certains élèves étaient un peu stigmatisés : il y avait les « élèves RASED » (…). Le premier pilier de la transforamtion de notre école, c’est d’organiser le soutien individuel, personnalisé et gratuit dans les classes ».

 

2.3.2. Pour lutter contre l'échec scolaire et les inégalités, soutenir les établissements scolaires dans les quartiers qui connaissent le plus de difficultés sociales et économiques

Pour refaire de l'école le fondement social de la République, il ne s'agira pas seulement de lutter contre la reproduction des inégalités au sein de l'école, mais de faire de l'école le fer de lance de la lutte contre les inégalités en-dehors de l'école. Pour y parvenir, il faudra d'abord soutenir et renforcer les établissements scolaires situés dans les quartiers les plus en difficulté. Victor Colombani a tenu à insister sur l'enjeu social global que constitue, à ce point de vue, la lutte pour l'égalité au sein de l'école, et, pour lui, en particulier, au sein des lycées :

« De jour en jour, on voit un lycée à deux vitesses qui s’installe : des lycées, d’un côté, où les lycéens sont favorisés et tout leur droit à la réussite leur est promis (…), et des lycées derrière qu’on pourrait qualifier de « lycées poubelles » où l’on trouve les lycéens en difficulté. La suppression de la carte scolaire n’a rien arrangé à l’affaire, bien évidemment. (…) Si on ne s’attelle pas à ce problème, on se retrouvera avec une société dans quelques années avec plus que jamais des élites d’un côté et les personnes sur le banc de touche de l’autre (…) ».

 

En remettant en cause le principe même de la carte scolaire, le gouvernement a porté un coup aux quartiers déjà les plus en difficulté du pays, en même temps qu'il a encouragé les habitants à fuir ces quartiers, incitant encore et encore à leur ghettoïsation. Ici de nouveau la relation réciproque apparaît entre l'état de l'éducation et l'état de la société, entre le tissu scolaire et le tissu social, comme l'a souligné Bruno Julliard :

« [Une autre priorité], c’est la question des ZEP et des établissements en grande difficulté dans les quartiers populaires (…). D’abord, la suppression de la carte scolaire telle que faite par Nicolas Sarkozy s’est traduite par une ségrégation sociale et scolaire plus importante. Il faudra donc rétablir une carte scolaire. Mais ce que nous disons aussi, c’est que revenir à la carte scolaire telle qu’elle existait auparavant non seulement ne suffira pas, mais c'était même parfois vecteur de ghettoïsation sociale : la carte scolaire, ça ne fonctionne que lorsque le tissu urbain est mixte socialement. Mais lorsqu’on a des ghettos sociaux, faire une carte scolaire rigide se traduit par une ghettoïsation sociale. Donc il faut un instrument de sectorisation, mais ça ne suffira pas. Il faudra aussi, je pense, une refonte radicale de la manière dont nous attribuons les moyens aux établissements pour une plus grande individualisation pour permettre que, dans le public, mais aussi dans le privé, tout le monde joue le jeu de la mixité sociale et scolaire car c’est un élément essentiel de la réussite de tous ».

 


Lu 16368 fois

Laisser un commentaire

Il vous reste caractères.

Le CLOUD

Les Comités Désirs D'Avenir

Les comités Désirs d'Avenir vous donnent rendez-vous sur leur site.