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Mardi, 16 juin 2009

UPP sur la Crise - Intervention de Jacques Attali

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Je vais essayer de vous dire pourquoi et comment cette crise peut s’expliquer non pas pour revenir en arrière mais parce que je crois que nous avons besoin d’une grille de lecture afin d’essayer de comprendre ou cette crise va et à quel moment nous pourrons enfin dire que nous en sommes sortis. 
En réalité, nous sommes dans un monde clairement fou et si on veut en comprendre la dynamique, il faut analyser sérieusement les différentes dimensions de cette crise et à chaque fois pour chacune de ces dimensions, essayer de voir si nous sommes dans une direction qui permet de s’en sortir ou si au contraire nous nous enfonçons. Pour faire court je dirais qu’il y a trois niveaux d’analyse. Non pas trois dimensions mais bien trois niveaux. On peut se contenter d’un niveau qui permet de comprendre et de mesurer si on a progressé dans la réflexion de cette crise, pourtant chaque niveau permet de passer au suivant un peu comme un hélicoptère qui prendrait de la hauteur.

Le premier niveau pour comprendre et analyser cette crise c’est ce qui se passe au niveau du système financier et d’abord au niveau du système financier américain. La crise trouve sa source, l’une de ses causes profondes, l’une de ses trois sources dans le fait que les rapports de force dans la société américaine ont fait que les salaires étaient trop bas et que dans cette société il était impossible de faire en sorte que les gens puissent consommer parce que les salaires étaient trop bas, or une société qui n’a pas les moyens de consommer, n’a pas les moyens de faire des profits. Le système ne peut donc pas fonctionner et le marché américain s’est trouvé face à ce dilemme : soit augmenter les salaires et donc diminuer les profits, soit augmenter les dépenses publiques et augmenter les impôts, ou encore se contenter de la récession.

La société américaine a choisi une troisième voie, remplacer l’augmentation des salaires par la dette afin de permettre aux gens (y compris les plus pauvres) de s’endetter pour créer les conditions de la croissance. Cet endettement a été rendu possible par une connivence générale. Le système bancaire trouvait des profits au sein du système des prêts qu’il pouvait accorder. Prêts totalement fictifs puisque les prêts on été gagés sur la valeur des acquis. Si la valeur des acquis augmente, on peut alors rembourser le prix des maisons et tout fonctionne très bien.
Tout cela a créé quelque chose qui fonctionne aussi longtemps que la valeur des acquis augmente. Quand la valeur des acquis atteint une certaine limite on a la crise que l’on connait.

Aujourd’hui pour que cette crise se résolve, il faut savoir si l’endettement excessif a été réduit et si le système financier qui a produit cet endettement excessif est devenu plus sain .
En réalité nous sommes dans une situation pire qu’au début de la crise. Je ne vais pas vous noyer de chiffres mais je vais vous en donner quelques uns : Au niveau de l’endettement, l’endettement des Etats Unis à la fin de 1929 était de 250 % du PIB américain, fin 2007, 350 % et aujourd’hui (alors que tout le monde sait que la crise est là et qu’il faudrait réduire l’endettement des Etats Unis) l’endettement des Etats Unis est de 520 % du PIB des Etats Unis soit à peu prés le PIB mondial .   

Cet endettement des banques, du système des ménages est aussi l’endettement de l’Etat puisque l’état américain a complété la dette privée par une dette publique pour faire fonctionner le système. Qu’on ne prétende pas que la crise est en train de se résoudre alors qu’on est en train de l’aggraver en augmentant l’endettement. Endettement qui s’est traduit et généralisé un peu partout à travers le monde puisque non seulement l’endettement américain est de 520 % du PIB mais en réalité, il est du double puisqu’il faudrait compter l’endettement lié aux retraites et l’endettement général de l’ensemble des économies du monde, ce qui fait que dans les trois dernières années, l’endettement des 10 pays les plus riches du monde a augmenté de 9 trillons de dollars (9000 millions de dollars) en 3 ans.

Ce n’est pas seulement un endettement des gouvernements (ça c’est la dette publique dont je parle) ça a été aussi le désordre du système bancaire car on s’est rendu compte que les banques n’avaient pas les moyens des prêts qu’elles faisaient. Normalement les banques à l’échelle mondiale ne peuvent pas prêter plus de 10 à 12 fois l’argent qu’elles ont. Pour faire court les banques ont prêté 20, 30, 50 fois plus d’argent qu’elles n’avaient. Aujourd’hui on peut dire que le système bancaire mondial qui a prêté à peu prés 95 trillons de dollars, n’a dans ces caisses pour faire face à ces 95 trillons de dollars, qu’officiellement 4 trillons de dollars. Ces 4 trillons de dollars n’existent pas car ils ont été placés dans des produits dérivés dont la valeur est aujourd’hui fantomatique. Autrement dit, le système bancaire mondial est  en faillite.

Il y a tout un discours dominant pour créer les conditions qui donnent le sentiment que cette faillite a été dépassée par différents mécanismes, il y a une possibilité que la confiance crée la confiance pour que ce système s’en sorte. En réalité il n’en est rien, ce qui est en train de se passer, c’est qu’on voit, comme l’a dit très bien Ségolène Royal tout à l’heure, progressivement instaurer les libertés d’action des banques, en particulier américaines, afin de recréer les conditions de leur profit sans que d’aucune façon la stabilité du système bancaire nécessaire au fondement ne soit remis en place. Rien n’est mis en place pour le système financier mondial soit sain. Il est encore dans une situation d’extrême instabilité et les gouvernements et les banques centrales qui compensent les faiblesses des banques ne font qu’ajouter des dettes aux dettes des banques. Donc la solution qui est au bout de la route et chacun le sait c’est un endettement massif des états qui se traduira par soit une augmentation des impôts soit une augmentation de l’inflation pour faire disparaitre les dettes. Ca c’est ce qui est devant nous puisqu’on a prétendu régler une crise de la dette par une augmentation de la dette. Voilà en quoi consistait la première dimension de la crise.

La deuxième dimension de la crise montre que la crise est encore là et sans doute pour longtemps. Nous savons, nous qui regardons la société avec un point de vue qui n’est pas celui du libéralisme extrême, que le marché n’est pas autoritaire, que le marché ne se régule pas plus lui-même, autrement dit que le marché ne peut pas fonctionner s’il n’y a pas un état de droit qui le compense  qui l’équilibre, qui permet à l’état de créer les conditions. Nous en Europe, nous l’avons su puisque nous avons mis en place des instruments d’un état de droit européen. Seulement à l’échelle mondiale on ne l’a pas fait, on a accepté une globalisation du marché, des marchés financiers, des marchandises et autres. Sans globalisation de l’état de droit, il n’y a pas de droit de propriété, il n’y a pas de secteur public mondial, il n’y a pas de régularisation mondiale, il n’y a pas de règles et dans les rares cas ou elles existent-elles ne sont pas appliquées.

D’ou le fait qu’aussi longtemps qu’on aura une globalisation du marché, sans globalisation de l’état de droit rien ne sera réglé. Alors naturellement on a laissé espérer qu’on est en train de sortir de la crise, que le G20 a été un moyen de créer des conditions d’équilibre. Je souhaiterais que ce soit vrai mais quand on regarde l’état des choses, c’est inexact. Le sommet de Londres, suivant le sommet de Washington est aujourd’hui inapplicable. Il y avait plusieurs décisions qui auraient pu être prises : tout d’abord des décisions pour équilibrer les règles de prudence bancaire entre celles, qui sont mises en place en Europe et celles mise en place aux Etats-Unis. Aujourd’hui, elles commencent à être mises en place en Europe, les Etats-Unis ne suivent pas les mêmes directions mais des dérives qui font que le système bancaire américain s’octroie des libertés de plus en plus grande pour lui donner une  surpuissance dans la crise, sans aucune mise en place de régulation internationale. On devrait mettre en place des mécanismes pour éviter des excès, pour contrôler les agences de notation, pour faire en sorte qu’il y ait une conservation des risques, pour que les mécanismes de spéculation soient contrôlés. Rien n’est fait. Le seul domaine ou quelque chose est fait, semble-t-il, c’est ce qui concerne les Paradis Fiscaux.
Remarquons  deux choses.

Premièrement, les paradis fiscaux aussi néfastes et scandaleux soient-ils, ne sont pas la cause de la crise. Autrement dit cette crise fonctionne comme un processus de renforcement de la main mise du système financier anglo-saxon sur l’économie mondiale. Le G20 n’est rien d’autre qu’une tentative de masquer cette volonté, de maintenir une super puissance au profit de ceux qui sont les plus forts parce qu’ils ont le meilleur système financier mondial et parce que l’Europe de ce point de vue est totalement défaite, désarticulée, sans aucune stratégie globale. La Grande Bretagne joue, avec les USA, même à l’intérieur de l’Euro groupe, il n’y avait aucune stratégie, aucun des pays européens présents au sommet de Londres n’a eu l’audace de prononcer le mot  « trust », qui est le nom du mécanisme de la fraude fiscale anglaise qui n’a pas été critiqué.

C’est le deuxième mécanisme de la crise, aussi longtemps que rien de sérieux ne commencera dans la gouvernance mondiale, nous sommes non seulement loin d’une solution de la crise mais on voit des dégradations se produire par des mécanismes de désordre.

La troisième problématique de la crise, et sans doute la plus intéressante, est que nous sommes dans une période d’extra croissance de l’économie mondiale.
Dans 30 ans que serons-nous ? Nous allons passer de 6,5 milliards d’habitants de la planète à 9 milliards. Nous allons avoir d’immenses progrès techniques qui sont en train d’arriver sur les énergies nouvelles, sur les biotechnologies, sur les nano technologies, sur les neuro sciences, sur l’ensemble des technologies agricoles. Nous avons une épargne mondiale qui est considérable, le PNB mondial est de 50 trillons de dollars, l’épargne mondiale est de 15 trillons de dollars. En tant qu’occidentaux, depuis 50 ans, qu’avons-nous fait ? Je mets de ce point de vue les Américains, les Européens et les Japonais dans le même sac. Pour tenter de maitriser cette croissance que nous n’étions plus capables de maîtriser par nos forces internes nous avons accaparé les ressources des autres, l’énergie des autres, les matières premières des autres, l’épargne des autres, l’intelligence des autres, la jeunesse des autres (par l’immigration).

D’une certaine façon, ce qui est en train de se jouer dans cette crise c’est que le reste du monde ne se laisse plus faire, les jeunes Chinois, Indiens, qui font leurs études aux Etats Unis, en Europe, ne restent plus aux Etats-Unis ou en Europe, ils repartent chez eux. L’Epargne chinoise qui permet de faire vivre les bons du trésor américain, ils ont maintenant envie de l’investir pour développer leur propre infrastructure. Les technologies sont tout aussi importantes et développées au Brésil, en Inde que chez nous et si nous ne sommes pas capables de cesser de construire notre propre développement sur l’accaparement des richesses des autres, et sur un projet de société, une vision, une volonté de chercher notre propre richesse, notre propre épargne, notre propre intelligence nous sommes condamnés au déclin et à la barbarie.

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