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Mardi, 16 juin 2009

UPP sur la Crise - Intervention de Yann Algan

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Merci beaucoup. C’est un grand bonheur d’être ici parmi vous.

Merci beaucoup, Ségolène Royal, pour votre invitation.

Je vais commencer par vous parler d’un thème qui est peu abordé par les économistes. Il s’agit de la confiance, notion qui est au cœur de notre vie de citoyen, et qui est essentielle pour comprendre la croissance économique, le développement mais aussi notre capacité à vivre ensemble. Je ne vais pas vous parler nécessairement de confiance dans l’avenir mais de confiance dans les autres, dans les institutions et les partenaires sociaux. Sur ce point, la France semble manquer véritablement d’esprit de coopération et d’interaction entre les citoyens. Je vais vous montrer que ce constat relativement pénalisant. Ça explique dans une large mesure pourquoi la France a du mal à se réformer, pourquoi la France a du mal à mettre en place un système d’Etat-Providence généreux. Je vais vous montrer également que cette défiance des Français les uns envers les autres n’est pas une tare culturelle. Ça n’a rien à voir avec un phénomène complètement invariant. Cela provient d’un dysfonctionnement des institutions. Nous pouvons changer. Essayons de souligner quelles sont les réformes qui permettent de restaurer la confiance entre les citoyens en France. Commençons par un constat sur le manque de confiance des Français les uns vis-à-vis des autres et vis-à-vis de leurs institutions. Utilisons des enquêtes internationales où on interroge des milliers d’individus dans chaque pays depuis les années 1980. Première question relative à la confiance des Français dans leurs institutions et dans le pouvoir : « En règle générale, pour arriver au sommet, considérez vous qu’il est nécessaire d’être corrompu ? ». La France est pratiquement tout en haut après la Russie, la Pologne et le Japon. Plus de 50 % des Français pensent que pour arriver au sommet, il faut être corrompu. C’est vrai qu’ici les symboles comme le Fouquet’s etc. ont vraiment une valeur. Cette défiance se retrouve pratiquement partout. La majorité des Français ne font pas confiance à leur justice.

Vous retrouvez la même défiance par rapport au parlement, par rapport aux partenaires sociaux. Et surtout, point important, vous avez une grande défiance des Français les uns par rapport aux autres. Quand vous posez la question suivante « En règle générale, pensez vous qu’il est possible de faire confiance aux autres ? », un Français sur cinq répond qu’il n’est pas possible de faire confiance aux autres. Dans les pays nordiques, plus de deux Danois sur trois ou deux Suédois sur trois pensent qu’il est possible de faire confiance aux autres. Donc nous souffrons véritablement d’un déficit de confiance énorme.

Ce déficit a un coût économique et humain considérable. Tout d’abord sur le coût économique, tout échange en économie, dans une entreprise, la capacité de créer des richesses, d’innover, dépend de votre capacité à faire confiance à l’autre. A tel point qu’un grand Prix Nobel d’économie expliquait que l’ensemble du sous-développement de certains pays pouvait s’expliquer par le manque de confiance des citoyens entre eux. Et ce point est d’autant plus important dans nos sociétés d’innovations, lorsqu’on veut laisser les gens prendre des initiatives. Les entreprises innovantes et les sociétés modernes ne pourront se construire que sur des relations de confiance. Le deuxième point essentiel où la confiance est importante est la mise en place de système de flexi-sécurité ou d’Etats-Providence modernes et généreux. Toutes les personnes qui se sont exprimées ici ont insisté sur la nécessité de mettre une sécurisation des parcours professionnels. Mais la France a du mal à les mettre en place. Parce qu’à chaque fois les Français se défient potentiellement sur la générosité des prestations qui sont offertes aux citoyens. De nombreuses études montrent que les chômeurs ne profitent pas des allocations… Qu’en règle générale c’est parce qu’on ne leur offrait aucun emploi et qu’ils restaient longtemps au chômage. Et pourtant malgré l’ensemble de ces études, lorsque vous interrogez les Français sur leur volonté d’augmenter ou non les allocations chômage, 70% des Français répondent non. Ils sont persuadés que leurs petits concitoyens trichent. C’est faux, c’est de la fantasmagorie. Ici, je vous représente le revenu relatif des chômeurs sur l’axe de gauche en fonction de la confiance dans les autres. Vous voyez tout en haut les pays qui sont capables de mettre en place des systèmes généreux de redistribution sont des pays où les différents citoyens se font confiance et sont persuadés que les autres sont capables, grâce à ces filets de sécurité, de se reformer et de pouvoir progresser dans l’avenir.

Troisième point.
Les Français ont très peu confiance dans le gouvernement, dans l’Etat.
Mais ils ont tellement encore plus de défiance vis-à-vis de l’entrepreneur local, du représentant syndical, du directeur d’université que les Français préféreront que ce soit l’Etat qui centralise l’ensemble des décisions plutôt que de laisser chaque personne au niveau local réinstaurer un dialogue au niveau local. On l’a bien vu dans le cas de la réforme des universités. Nous savons que l’hypercentralisation est coûteuse et souvent inefficace, mais on a davantage peur du pouvoir et de l’arbitraire local d’un directeur d’université que nous préférons les inefficacités de la gouvernance centralisée.

J’aimerais insister sur un dernier point. Le manque de confiance n’a pas uniquement un coût économique. Ça a un cout humain encore plus important. Nous vivons dans des sociétés de risques où l’on peut perdre son emploi du jour au lendemain et surtout à cause des actions de personnes qui sont très éloignées, à l’autre bout du monde. Dans cette société de risques, votre capacité à faire confiance aux autres et surtout votre capacité à faire confiance dans les institutions pour réguler les risques est essentielle pour baisser le niveau d’anxiété dans votre environnement. Si les Français sont les champions du monde des antidépresseurs, c’est surtout parce qu’ils se défient les uns des autres et qu’ils se défient sur la capacité des institutions à les sécuriser face aux risques actuels. On essaie de mesurer le niveau de bonheur, de stress ou d’insomnie en moyenne. Les pays où le niveau de confiance est très important sont ceux où le niveau d’emploi, de satisfaction dans la vie sont les plus importants.

Alors que faire pour rétablir la confiance ?
La confiance n’est pas un avatar culturel. C’est surtout lié au dysfonctionnement des institutions, à leur opacité, à leur politique inégalitaire et à la faiblesse de la démocratie sociale et politique. Je propose quelques grandes réformes.

Le premier point c’est le rôle des politiques égalitaires. Ce que je représente sur ce graphique, c’est quelle est la part des gens qui se font confiance sur l’axe de gauche en fonction, en bas, du niveau d’inégalités dans les différents pays. Vous voyez que les pays où le niveau d’égalité est très élevé sont ceux où les personnes se font le plus confiance. On retrouve cette situation dans les pays nordiques : Ils sont très égalitaires en termes de redistribution et de prestations sociales. A ce titre, la France n’est pas très égalitaire. Par exemple, les prestations d’allocations chômage sont inégalitaires, puisqu’elles dépendent de vos revenus passés, donc vous pouvez avoir des allocations chômage maximales à 4500-4800 euros… face à des personnes qui ne peuvent même pas avoir accès aux allocations chômage.

Pourquoi est-ce que le niveau d’égalité est extrêmement important ?
En générale, les êtres humains sont des êtres coopératifs mais coopérant conditionnellement.
Vous être prêts à coopérer mais uniquement si les autres le font aussi et si vous pouvez vous en apercevoir. Dans des sociétés où vous pouvez faire confiance aux autres parce que vous vous rendez compte que l’ensemble des personnes contribuent de la même façon et, en retour, reçoivent la même chose, ça sert de ciment à la confiance. De ce point de vue là, on a essayé de montrer, avec Philippe Aghion, comment les politiques de dérégulation brisent la confiance. Typiquement la dérégulation des systèmes financiers, ou encore les dérégulations qu’on a pu voir dans les pays en transition, sont des dérégulations qui sont faites en accroissant les inégalités. Dans ce cadre-là, il est impossible de restaurer la confiance.

La réforme des universités est aussi un exemple phare. On a proposé l’autonomie, mais en accroissant l’inégalité dans les statuts et en réduisant les moyens. Il est impossible de pouvoir demander à l’ensemble des participants de suivre une réforme si, dès le départ, vous les stigmatisez et vous augmentez les inégalités dans les différents statuts. L’autre chose sur laquelle j’aimerais insister est liée à la nécessaire transparence. En général, les systèmes où le niveau de confiance est le plus élevé sont des pays où la transparence dans la régulation du marché des biens ou du travail est la plus élevée. Ici, on voit que si des pays nordiques sont des pays où le niveau de confiance est plus élevé, c’est aussi parce que, dans ces pays, l’ensemble des citoyens est éligible aux différentes prestations sociales et ceci en toute transparence.

Voici l’exemple d’une étude faite récemment aux Etats-Unis, où on essayait d’inciter les citoyens à s’acquitter des impôts. On a envoyé aux citoyens du Minnesota plusieurs lettres en proposant trois choses différentes. Le premier groupe a reçu une lettre qui disait :
« Faites attention, acquittez-vous de l’impôt. Surtout aucune fraude. Sinon la vengeance sera terrible, vous aurez des pénalités importantes etc. ». Les personnes qui ont reçu cette lettre n’ont absolument pas changé leur comportement. La lettre envoyée au deuxième groupe  insistait sur la nécessité de payer des impôts pour développer des bibliothèques, des piscines… Malheureusement, aucun impact non plus sur le comportement de ceux qui ont reçu cette lettre. La troisième lettre insistait sur la formulation suivante : « Vous êtes persuadés que vos petits camardes trichent et fraudent dans leurs déclarations fiscales. C’est faux, dans les déclarations, il n’y a eu aucune fraude. ». Et bien, riches comme pauvres, tout le monde, en recevant cette lettre, s’est mis à s’acquitter d’un impôt. Donc, la transparence est essentielle.

Sur ce point, la France est vraiment très mal placée. Et je prendrai en particulier un point qu’on a revu à l’ordre du jour avec le problème de la réglementation du marché des biens.
Le fait que vous ayez à chaque fois des barrières à l’entrée très importante qui donnent des marges de profit opaques (et je parle en particulier de la grande distribution), diminue non seulement la confiance des petits producteurs et des fournisseurs, mais aussi de l’ensemble des citoyens par rapport au partage du profit dans les sociétés. Avoir à chaque fois des règles transparentes est la condition sine qua non pour pouvoir restaurer la confiance.

J’aimerais insister sur une dernière chose : la démocratie sociale et politique.
Je suis très heureux d’avoir entendu un représentant des entreprises et un représentant du monde syndical être d’accord sur l’essentiel : le dialogue. A l’heure actuelle, nous manquons de dialogue syndical au sein des entreprises. Lorsqu’on essaie de comprendre la conflictualité en France, ce n’est pas parce qu’il y a trop de syndicats ou qu’ils sont trop radicaux. Au contraire. C’est parce qu’il n’y a pas suffisamment de représentation syndicale. C’est ce que je montre ici où on interroge sur le degré de conflictualité des relations dans le monde de l’entreprise. Sur l’axe du bas, les relations sont d’autant plus coopératives qu’on se déplace vers la droite. Je représente sur la gauche le taux de syndicalisation.

Les pays où le degré de coopération est le plus important sont les pays où le taux de syndicalisation est le plus important. Pourquoi ? Parce que les syndicats servent de caisse de résonance pour pouvoir transmettre l’information, pour coopérer afin de servir de chambre de doléances et prévenir des conflits. Nous sommes dans une situation inverse en France Les syndicats sont faibles, la démocratie sociale est faible et donc les Français se retournent toujours vers l’Etat pour pouvoir légiférer. Le problème c’est que Plus l’Etat légifère et court-circuitent les partenaires sociaux, moins les syndicats sont importants et moins les Français ont l’incitation de se tourner vers les syndicats. Il est nécessaire de réformer la démocratie sociale en insistant sur un syndicat de service, un syndicat transparent et enfin un syndicat implanté dans l’ensemble des entreprises. J’aimerais souligner le rôle de la démocratie politique dans ce cadre. Nous retrouvons la même situation que la démocratie sociale.
Il est nécessaire d’accroître le rôle et les attributions du Parlement, de revenir sur la lancinante question des médias et d’insister sur la représentativité des élus, et en particulier des femmes.

Je voudrais conclure sur un point qui m’est cher : l’éducation. Les pays qui sont capables de développer le plus de coopération sont ceux où le niveau d’éducation est le plus élevé. Vous me direz que la France a un niveau d’éducation élevé. Mais là où le bât blesse, c’est son mode d’éducation. Nous sommes dans un système éducatif extrêmement castrateur qui, dès la petite enfance, prépare les enfants à la préparation cognitive et pas aux normes de sociabilisation.
Vous leur apprenez, dès la maternelle, la maîtrise de l’alphabet ou de l’algèbre alors que les petites têtes blondes en Suède ou en Finlande apprennent les normes de sociabilisation.
La seule chose que vous trouvez dans les programmes des crèches et des maternelles, c’est : la nécessité de développer des normes de coopération. J’aimerais vraiment que la France s’en inspire. Jusqu’à maintenant, on se focalise trop sur les rapports de l’OCDE qui se calculent sur les performances intellectuelles. Il est temps de remettre l’éducation sur les rails de ce qu’elle doit permettre : le développement des normes de coopération.

Je vous remercie.

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