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Samedi, 16 juillet 2011

La France et la République : Synthèse de l'Université avec S. Royal et J.P. Chevènement

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Au sommaire

 

3.     L’Europe

Sur l’Europe, qui fut l’un des thèmes majeurs choisis par les deux intervenants, le constat est très largement partagé : endettée, souffrant d’un déficit démocratique, peu homogène et traversée de tensions croissantes, l’Europe est devenu un repoussoir, pour les politiques eux-mêmes :

« Il nous faudra beaucoup, beaucoup d’énergie et de volonté politique en 2012, pour la changer, cette Europe. Beaucoup de volonté pour la transformer. Parce que c’est un travail très ingrat, finalement, de s’investir dans le changement de l’Europe. C’est un travail très long, parfois compliqué. Et souvent, du coup, ce chantier il est laissé de côté, parce qu’il n’est peut-être pas politiquement rentable. » (Ségolène Royal)

L’objectif n’est bien sûr pas d’abonder dans ce sens. Ségolène Royal le dit elle-même, sans ambiguïté :

« J’ai envie de vous dire que je veux être celle qui va réconcilier l’histoire de la France avec le rêve d’une Europe au service des peuples. Oui, réconcilier l’histoire de la France avec le rêve d’une Europe au service des peuples. Il en faudra des convictions, il en faudra de l’imagination. Il faudra aussi savoir où l’on va, et le définir assez vite, pour que les citoyens s’engagent dans cette nouvelle Europe et dans ces transformations » (Ségolène Royal)

Mais la tâche est difficile et, cette fois, peut-être particulièrement pour les socialistes. Car comme le rappelle Jean-Pierre Chevènement, l’année 1983 a laissé des traces dans les mémoires. A l’époque la gauche, qui était au pouvoir en France mais qui faisait face à un environnement économique mais aussi politique difficile (élection de Reagan aux Etats-Unis, de Thatcher au Royaume-Uni), a dû faire un certain nombre de choix stratégiques qui étaient en grande partie dictés par l’Europe mais qui, selon Jean-Pierre Chevènement, n’étaient pas les bons :

« Nous avons fait un choix qui était ‘réaliste’, entre guillemets, en tout cas, parce qu’on composait avec les forces dominantes, mais qui à terme n’était pas porteur pour la gauche et pour le socialisme. Et il n’était pas porteur pour l’Europe non plus, parce que l’europe s’est confondue avec un logiciel néo-libéral. Ce qui explique que, pour les socialistes, c’est très difficile de revenir en arrière : très difficile, parce qu’en même temps, ils font sincèrement le choix de l’europe, et en même temps, ce choix était associé à un logiciel néo-libéral ». (Jean-Pierre Chevènement)

Le plus simple, dès lors, est sans doute de repartir du constat de ce qu’est l’Europ aujourd’hui. Or ce constat est relativement facile à énoncer et il est partagé par les deux interlocuteurs : ce qui pose problème aujourd’hui en priorité dans l’Europe, c’est la crise même de sa monnaie unique, l’euro. Cette crise doit être au cœur de nos préoccupations. Jpc, là encore, y voit des racines « anciennes » : le traité de Maastricht et le mandat initial confié à la Banque centrale européenne, uniquement centré autour de la lutte contre l’inflation aux dépens de la politique de change ou de la politique économique au sens propre ; l’influence des Allemands et de leurs institutions sur la construction européenne qui a « biaisé » le projet commun en imposant des conditions monétaires intenables pour des pays moins compétitifs que l’Allemagne (Grèce mais aussi, dans une moindre mesure, la France, dont les exportations s’accommodent mal d’une monnaie aussi forte que l’euro), etc.

Pour Ségolène Royal, qui ne remet pas en cause ces éléments, tout n’est pas la faute des institutions européennes – les États aussi ont joué un rôle, et ils paient aujourd’hui au prix fort leur complaisance :

« Première vérité, disons le, et ça rejoint le constat que fait Jean-Pierre, une Europe surendettée est aujourd’hui étranglée par les privilèges qu’elle a elle-même nourrie. Voilà la vérité. Et l’ironie tragique de cette histoire, c’est que nous avons laissé prospérer les oiseaux de malheur, qui planent désormais au-dessus de l’Europe. Regardez-les : ils ne se contentent pas d’attendre l’effondrement qu’ils prédisent eux-mêmes. Ils cherchent à le provoquer, ils sont au dessus de la Grèce, de l’Irlande, aujourd’hui à l’affut des faiblesses espagnoles, portugaises et demain sans doute des nôtres. Ces spéculateurs vautours, nos pays les ont nourris et engraissés, voilà la vérité. » (Ségolène Royal)

Plus précisément, il y a, pour Ségolène Royal, deux causes majeures à la situation que nous connaissons : des politiques répétées d’abaissement des impôts qui ont considérablement réduit les capacités financières et budgétaires des États. Ces réductions, au demeurant, seraient moins condamnables, si elles avaient bénéficié à tous. Mais elles ont bien souvent fait le jeu de ceux qui, par ailleurs, tiraient profit de la libéralisation à outrance des marchés financiers et bancaires. La seconde cause à ce déséquilibre, précisément, réside de le rôle joué par les fonds spéculatifs et les banques, qui ont exigé toujours plus de pouvoir, en exerçant un chantage constant sur les États à la délocalisation des fonds financiers, à la dégradation des notes par les agences de notation (elles-mêmes financées par les banques), etc.

Cette situation, on le voit, aboutit donc au paradoxe suivant : les marchés financiers, qui sont les « créatures » mêmes des États et des politiques, qui ont d’ailleurs largement contribué à leur survie après la crise de 2008, sont devenus des Pygmalions modernes, qui commandent aux États qui les ont fait exister, jusque dans leur choix de politique intérieure :

« C’est une impasse, il faut le dire. Et la grande question politique qui nous est posée, c’est de savoir comment on va s’en sortir ? Monsieur Sarkozy dit : ‘moi je veux garder le triple A’. Comment mieux reconnaître que ce sont les agences de notation qui désormais font la politique de la France. Le triple A ! Quel horizon ! Quel projet pour notre pays ! Garder son triple A ! Et il nous explique, que s’il a fait la réforme des retraites, c’est pour garder le triple A ; s’il ne remplace qu’un fonctionnaire sur deux, c’est pour garder le triple A. Mais avec ça, je dirais, où va-t-on ? C’est l’austérité à perpétuité (…). On doit soumettre, désormais, un programme de stabilité aux institutions européennes au début de l’année, pour un budget que le parlement votera, comme d’habitude, au mois de décembre ». (Jean-Pierre Chevènement)

Comment sortir de cette situation, de cette « spirale infernale » (Ségolène Royal) ? Voilà donc la question qui se pose. Ségolène Royal voit deux leviers : «  En faisant en sorte que le pouvoir politique l’emporte sur le pouvoir financier » tout d’abord. Cela passe notamment par une réévaluation des critères, des indices de la « santé » d’un pays. Pourquoi, au nom de quoi la France serait-elle « notée » et pourquoi serait-elle notée à la seule aune de sa capacité à s’endetter sur les marchés financiers ? Au contraire, il faut faire en sorte :

« que dans le calcul de la compétitivité économique d’un pays, on puisse intégrer aussi des valeurs soi-disant non mesurables : c’est-à-dire la qualité éducative, la qualité de la recherche, des entreprises, la qualité des services publics, le bien-vivre, la santé et la sécurité dans l’alimentation. Tout cela aussi qui a été sous-traité, bradé, à un capitalisme financier à outrance. (…) Donc il va falloir changer aussi les modes de calcul des valeurs qui permettent à un pays d’être performant et qui permettent aux habitants de ce pays de vivre et de bien vivre et pas seulement de survivre ». (Ségolène Royal)

La deuxième solution, c’est de réintroduire un pouvoir politique et intellectuel fort sur l’Europe, contre une certaine forme de « servitude volontaire » à des principes tout faits, non assimilés et non articulés aux réalités :

« Je crois que profondément que l’Europe paye en matière économique son désarmement politique et intellectuel. L’Europe s’est affaiblie en adossant de la manière la plus radicale les dogmes les plus obtus. Elle a théorisé son propre effacement politique, derrière l’application indifférenciée, non circonstanciée, mécanique de règles juridiques. Les règles de la libre circulation, les règles des clauses de non-renflouement des états endettés, de non-rachat par la BCE des dettes souveraines européennes, la définition rigide et artificielle de la convergence budgétaire avec le pacte de stabilité. L’Europe a refusé trop longtemps la faculté de discernement qu’exige la juste compréhension des circonstances, l’esprit pratique, qu’appelle une force de réflexion authentique, la force d’adaptation que demande l’action au service de tous. » (Ségolène Royal)

Forts de ces deux recommandations, il faut encore éviter deux écueils, rappellent Ségolène Royal et Jean-Pierre Chevènement : le pessimisme à outrance, tout d’abord, qui voudrait que les difficultés auxquelles fait face l’Europe soit insurmontables. Les difficultés ont toujours existé, hier comme aujourd’hui. Et il est trop facile de se réfugier derrière celles-ci pour ne rien faire et ne pas « changer les règles du jeu » (Jean-Pierre Chevènement). L’autre écueil à éviter serait de croire qu’il est possible de tout régler seul, comme l’a trop souvent cru Nicolas Sarkozy. Aujourd’hui, comme le montre Jean-Pierre Chevènement, la grande puissance économique en Europe n’est plus la France, mais l’Allemagne. Il faut donc impérativement composer avec elle et obtenir d’elle le soutien dont toute l’Europe a besoin. Pour cela, il faut jouer de nos atouts, qui sont essentiellement politiques : nous avons, au contraire de l’Allemagne, un poids politique international important, qui doit rester un argument dans nos négociations. Enfin, il nous faut faire preuve d’imagination : plutôt qu’une monnaie unique avec les mêmes taux de change pour tous les pays, ne faudrait-il mieux pas, demande Jean-Pierre Chevènement, un panier de plusieurs monnaies, qui posséderaient chacune leur cours national, mais dont la politique de change serait décidée au niveau européen ?

 


2015-03-11 13:00:33
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