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Lundi, 13 juin 2011

Synthèse de l'Université sur la valeur Travail

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 L'Université populaire participative du 7 mars 2011 s'est réunie autour d'un thème transversal, touchant à toute l'économie et à toute la société de notre pays : celui de la valeur travail. Après une première Université populaire participative sur la souffrance au travail, tenue en octobre 2009, cette deuxième Université populaire participative organisée à l'initiative de Ségolène Royal sur le travail, avait pour objet d'envisager la question sous un angle plus global : qu'est-ce que la valeur travail aujourd'hui ? L'idée de ce rassemblement partait d'un constat, celui d'une crise profonde de la valeur travail en France, marquée par un oubli de l'humain et un oubli du collectif dans les structures du monde professionnel. Ensuite, elle s'appuyait sur un postulat selon lequel les questions du travail, de son contenu, de sa durée, des conditions de travail et de la rémunération étaient intimement liées au questions de l'emploi et de la lutte contre le chômage. Ainsi, elle pose la question des moyens, économiques et humains, de redonner au travail sa qualité et sa valeur.

Les intervenants de l'université étaient : Philippe Askenazy, économiste, directeur de recherche au CNRS, Professeur à l'Ecole d'Economie de Paris, auteur de "Les Décennies Aveugles (emploi et croissance 1970-2010)"Guillaume Duval, rédacteur en chef du magazine Alternatives EconomiquesFrançois Desriaux, Président de l'ANDEVA ( association des victimes de l'amiante ) et rédacteur en chef de la revue "Santé et Travail". Les débats ont été accueillis par Dominique Bertinotti, maire du 4ème arrondissement de Paris, et animés par Thierry Mandon, maire de Ris-Orangis et Françoise Mesnard, médecin du travail et vice-présidente du conseil régional de Poitou-Charentes.

Retrouvez en vidéo l'intégralité des débats sur cette page du site : une université sur un sujet central, la valeur travail


1. Les symptômes d'une crise

1.1. « L'usure du travailleur français » : comparaisons internationales
Ce qui permet d'affirmer que la valeur travail est en crise, c'est notamment la comparaison de la France avec les pays voisins.Philippe Askenazy note qu'en matière de chômage notamment, la France constitue un cas à part : c'est parce que la France a toujours connu, contrairement aux autres économies développées, un taux de chômage élevé, que s'y sont particulièrement dégradées les conditions de travail, provoquant une véritable « usure du travailleur français ». 

« Dans ce portrait global, on s'aperçoit souvent que la France, notamment sur ces questions de santé au travail, de souffrance au travail a plutôt du retard par rapport à beaucoup de ses voisins : a émergé dans les années 2000 l'idée du harcèlement moral, maintenant on connaît une vague de suicides dans les entreprises, et le suicide est un fait social. Or c'est révélateur d'une situation qui nous distingue des autres pays, une situation d'usure du travailleur français. La plupart de nos voisins et autres économies développées - on peut citer les Etats-Unis, le Canada - ont eu des phases, en quelque sorte, d'âge d'or ; si vous prenez aussi un pays comme l'Italie, avant la crise économique que l'on connaît depuis 2007-2008, on s'approchait dans tous ces pays d'un chômage quasi nul. Avant cela, il y avait eu un âge d'or britannique, même un âge d'or irlandais, etc. Tous ces pays ont connu à un moment donné une phase de respiration dans la société, une phase où l'on était moins angoissé dans les entreprises, d'où un rééquilibrage entre le pouvoir des employeurs et le pouvoir des salariés. Et de fait ce sont des périodes dans lesquelles on se préoccupe des questions des conditions de travail, de santé au travail ; et même les entreprises entrent dans cette logique-là car tout simplement dès qu'il y a des tensions sur le marché du travail, l'argument « Je vous attire avec de meilleures conditions de travail », entre en jeu. Donc les difficultés que rencontre le travailleur français, c'est l'accumulation d'une situation d'usure : à aucun moment on ne souffle. On peut dire qu'en France, à telle date donnée, les conditions de travail ne sont pas pires qu'ailleurs, mais le fait qu'en permanence on soit dans une situation de difficulté fait que les personnes sont usées. Et de fait, cela renvoie à d'autres problématiques comme celles de nos régimes de retraite, où l'on n'arrive pas à faire en sorte que les personnes prolongent leur carrière professionnelles, et elles ne le souhaitent pas parce qu'elles sont usées depuis des décennies sur leur lieu de travail. »La crise de la valeur travail est donc indissociable d'une situation durable de crise de l'emploi en France, qui a constitué une pression à la baisse de la qualité des conditions de travail.Cette baisse de qualité des conditions de travail est d'autant plus grave qu'elle a de lourdes conséquences sur le nombre les maladies professionnelles et l'espérance de vie. L'usure du travailleur français se caractérise aussi par des chiffres préoccupants, révélant de profondes inégalités.Comme le note François Desriaux, la France est mal classée dans les études internationales sur deux points : la santé des travailleurs, d'une part, et la pénibilité du travail, d'autre part.« Malheureusement, en France, la question des conditions de travail et la question même du travail n'ont, longtemps, pas été considérées comme une question politique. On est passés un peu à côté, alors qu'en France on n'est pas particulièrement bien placé sur la question des conditions de travail (...) Nous sommes, parmi les pays industrialisés, l'un des pays où l'écart d'espérance de vie entre les catégories socio-professionnelles est le plus important. Il y a aujourd'hui pas loin de 7 ans qui séparent l'espérance de vie à 35 ans d'un cadre supérieur et celle d'un ouvrier manuel. Et si on considère l'écart d'espérance de vie en bonne santé, c'est-à-dire l'espérance de vie sans incapacité physique, on a un écart de 10 ans. On a ce que les démographes de l'Institut National des Etudes Démographiques appellent la « double peine des ouvriers », c'est-à-dire des années de vie en moins, et, à l'intérieur des années de vie en moins, des années de souffrance et d'incapacité en plus. Ils payent donc deux fois.Sur les enquêtes internationales, en particulier sur les enquêtes de la fondation européenne pour les conditions de vie et de travail, que nous appelons dans notre jargon la fondation de Dublin, sur tous les items concernant la pénibilité au travail, la France est particulièrement mal placée. Seule la Grèce vient après.  Il y a donc des progrès à faire. Et je crois que ces questions-là n'ont pas été traitées politiquement. »La responsabilité politique est donc lourde dans le manque de prise en compte de ces deux points : les maladies professionnelles et la pénibilité.Enfin, François Desriaux souligne qu'il existe un manque criant de prévention, lié une certaine inconscience en France devant les risques de maladies professionnelles, comme le cancer, qui ne se déclenchent qu'à retardement, et contre lequel la prévention s'impose.« Bien que l'amiante ait été interdite depuis le 1er janvier 1997, on a encore 2, 5 millions de salariés exposés à des produits cancérigènes dans le cadre de leur travail. Cela donnera des cancers dans dix ans. »Cette situation d'usure du travailleur français pourrait s'expliquer par une mauvaise adaptation des politiques aux profonds bouleversements qui ont affecté le travail dans les dernières décennies.

1. 2. Les bouleversements récents du travail
Le travail a changé de nature à la faveur des grandes évolutions économiques récentes. Selon Philippe Askenazy, ces bouleversements ont créé de nouvelles dégradations des conditions de travail.


« C'est une transformation qui touche toutes les économies capitalistes et à laquelle on assiste depuis plusieurs décennies. On assiste à ce que les économistes appellent une transition d'une révolution industrielle à une autre, avec la disparition de pans entiers de l'industrie, des secteurs des mines par exemple : il faut se rappeler qu'on avait des millions de mineurs en Europe dans les années 1970. A disparu une grande partie du monde ouvrier, qui s'est déplacé vers le monde des services dans les années 1980, puis, aujourd'hui le bouleversement est l'usage massif des technologies de l'information et de la communication. (...)On a donc eu un bouleversement profond des modes de production : et lorsqu'on change le moteur de création de richesses (...), on a des perdants, des gagnants, des changements d'opportunité, des dangers : et dans ces vastes transformations on a vu une montée des difficultés sur le marché du travail notamment pour les moins qualifiés car les besoins de main d'œuvre étaient différents, mais aussi des changements dans l'organisation du travail. Ce qui était vu comme un mieux, la fin du travail manuel a légué finalement  une situation où on demande aux travailleurs d'user au maximum de leurs capacités physiques et en même temps mentales : au lieu d'une substitution du physique par le mental, on a plutôt un cumul des deux, d'où une situation de difficultés dans de très nombreuses entreprises et de très nombreux secteurs. » 
François Desriaux insiste aussi sur le phénomène paradoxal par lequel le déclin du travail manuel loin de réduire, comme on aurait pu s'y attendre, la pénibilité, en a seulement changé la forme : les nouvelles formes de souffrance au travail sont liées à la précarité et à l'intensification du travail.« La souffrance au travail ne disparaît pas avec la fin de la sidérurgie. Les chiffres de la DARES montrent que la pénibilité physique du travail est constante au cours du temps, que ce soit le port de charges de lourdes, les postures pénibles etc : ce sont des chiffres constants au cours du temps ; le travail de nuit, lui, a tendance a augmenter. Le travail de nuit est cancérogene et réduit l'espérance de vie. Concernant les nuisances sonores : 1/3 des salariés sont soumis à des bruits lésionnels, c'est-à-dire, après une carrière professionnelle, à des cas de surdité à 50-60 ans.Le travail précaire a explosé : que ce soit le statut précaire des gens (intérim, CDD), mais aussi la sous-traitance, avec l'externalisation d'un certain nombre de tâches. La mise en concurrence des entreprises se fait au détriment des conditions de travail des salariés sous-traitants.Et le point principal dans l'évolution des conditions de travail ces vingt ou trente dernières années, c'est l'intensification du travail. C'est une des caractéristiques majeures des nouveaux modes d'organisation du travail. Elle participe de plusieurs phénomènes : c'est le zéro défaut, zéro délai, zéro stock. Ce sont des contraintes de rythmes car on calcule au plus juste. Les dernières enquêtes du ministère du travail montrent que le pourcentage des salariés ayant des délais à respecter inférieurs à l'heure sont passés en vingt ans de 5 % à 25 % des salariés. Les marges de manœuvre sont réduites à zéro.Les enquêtes concernant les demandes à satisfaire immédiatement passent de 28 à 53 %. C'est ce que l'on appelle la croisée entre un modèle industriel et un modèle marchand : on a croisé les deux. Le client doit être satisfait immédiatement. Interrompre une tâche pour en commencer une plus urgente est source de pénibilité, et de plus en plus au fur et à mesure qu'on avance en âge.(...) On fait la chasse au temps mort et on rationalise à outrance du travail : tous les temps de respiration, où les salariés pouvaient échanger entre eux sur la façon de travailler, ont été progressivement réduits. De ce point de vue-là, sur certaines catégories de salariés, notamment ceux qui avaient déjà des marges de manœuvres réduites, la Réduction du Temps de Travail n'a pas été bien gérée.Dernier facteur, c'est la chasse aux effectifs : au fur et à mesure des restructurations, on a des effectifs de plus en plus réduits pour faire la même tâche, et cela participe des contraintes de temps.Dans la dernière enquête sur les conditions de travail ; 60 % des salariés disent fréquemment devoir arrêter une tâche pour en faire une plus urgente. »(...)« Il y a aussi une évolution du management qui est influencée directement par la financiarisation de l'économie. La gestion a supplanté le travail. Aujourd'hui on a des managers qui ne connaissent  absolument pas le travail de leurs équipes mais qui vont demander sans arrêt des reportings avec des chiffres, des taux, etc. Les évaluations professionnelles sont faites par des gens qui ne connaissent rien des difficultés affrontées. On aboutit à la souffrance psychique, et aux suicides de France Telecom. (...) A France Telecom, les mutations forcées ont été arrêtées après la médiatisation des suicides. On a changé les modes de gestion mais il y a toujours autant de suicides. On ne peut donc ramener la question de la souffrance psychique à la seule question du harcèlement. Qu'est-ce qui fait que les gens souffrent au travail ? Il y a plusieurs raisons, mais deux principales ressortent de l'enquête réalisée auprès de milliers de salariés, l'enquête Samothrace. C'est la peur et la honte : la peur - qu'est-ce qui va m'arriver ? - et la honte de faire un travail dans lequel je ne me reconnais pas . Le travail a perdu son sens : j'ai du mal à remplir les objectifs qu'on me fixe. C'est le cas à France Telecom : on a dit à de très bons techniciens : ta compétence on s'en fout, on veut vendre. »

Dans cette évolution des formes du travail, liée aux transformations de l'économie elle-même, quelle marge de manœuvre reste-t-il pour le politique ? Selon Philippe Askenazy, la responsabilité du politique dans la crise actuelle de la valeur travail est lourde : si le politique ne peut empêcher des évolutions aussi massives que la transition de la révolution industrielle à la révolution des services, il doit cependant accompagner cette transition pour protéger ceux qui risquent fort de s'y trouver « perdants ».« On a de grandes transformations du capitalisme : les politiques ne peuvent pas les empêcher mais doivent les accompagner pour les personnes, ou pour les entreprises.On peut faire des choix politiques clairs : pour plus d'inégalités ou pour moins d'inégalités. »Selon Guillaume Duval, la situation d'usure physique et morale des travailleurs réside pour beaucoup dans l'absence de réponse donnée par la droite comme par la gauche aux problèmes du travail. Il note que la crise de la valeur travail explique en grande partie la montée de l'extrême droite :« On aurait tort de surestimer le poids que joue dans la montée de l'extrême droite dans le pays les questions comme l'islam et l'insécurité. Nicolas Sarkozy fait n'importe quoi là-dessus, mais ce qui explique cette montée, ce sont les sujets comme le travail. Les sujets qui avaient fait le succès de Nicolas Sarkozy en 2007, et qui lui avaient permis de ponctionner des voix de l'extrême droite, c'est volontarisme marqué en matière d'emploi et de pouvoir d'achat (..). Les gens, en particulier des couches populaires et en particulier dans le quart Nord-Est  y ont cru. S'ils se détournent de lui et vont chercher des solutions à l'extrême droite c'est parce qu'il a échoué là-dessus et parce que la gauche n'apporte pas non plus de réponse pour le moment. »Un certain nombre d'erreurs sont à déplorer dans les politiques passées, qui expliquent la crise actuelle de la valeur travail. 

1. 3. Les erreurs politiques
Le problème du chômage n'a jamais été éliminé en France, malgré les politiques successives qui ont été menées pour lutter contre ce fléau. Pour Philippe Askenazy, l'erreur historique qui a été commise en France est d'avoir voulu résoudre le chômage par la stigmatisation de certains groupes sociaux désignés comme coupables. « Pourquoi a-t-on échoué de façon systématique sur cette question de l'emploi ? Le message que je donne est assez simple : il n'y a pas de fatalité à ce que la France soit toujours un élève médiocre sur le front de l'emploi. Quoi qu'on en dise, les Français sont des personnes travailleuses, qui cherchent à se qualifier qui sont accusées de ne pas savoir s'adapter à la mondialisation, aux réformes etc. Or, le fil conducteur des politiques menées depuis une quarantaine d'années est qu'on a, au lieu de chercher des solutions efficaces, choisi de se défausser des responsabilités en stigmatisant. (...) On dit qu'on va faire une politique ciblée en faveur de telles ou telles populations, mais cela se traduit surtout par leur stigmatisation. La première population à avoir été stigmatisée est celle des immigrés. Il faut remonter au tout début de la crise économique : 1974, 1975, 1976, 1977, vous avez Jacques Chirac puis Raymond Barre qui échouent totalement à renverser une augmentation du chômage. (...) C'est durant le septennat de Giscard d'Estaing que s'est créé le chômage de masse en France, qui n'a pas disparu, depuis. La première idée a été de stigmatiser une population particulière : les immigrés. On a dit que la crise venait de l'OPEP, des pays arabes, et on a fait un lien avec les Arabes vivant en France et prenant soi-disant les emplois des Français, d'où une stigmatisation des Arabes, des immigrés. (...) Les idées de Jean-Marie Le Pen et de Marine Le Pen ont été rentrées dans la tête des Français dans ces années 1974 à 1978. Et cette première stigmatisation introduit une deuxième stigmatisation : celle des jeunes. Raymond Barre proposait de « virer » les immigrés (qui occupaient surtout des emplois dans des industries, qui allaient disparaître, ou dans des services peu qualifiés) et de mettre les jeunes à la place : les jeunes étaient stigmatisés car ils étaient soi-disant ceux qui refusaient de prendre les emplois manuels, ils n'avaient pas les bonnes qualifications pour aller dans l'industrie, etc. C'est à ce moment-là que se passe l'introduction de la précarité des jeunes. A ce moment là, il y a un bouleversement du marché du travail et en un an de politique de Raymond Barre, les jeunes sont alors embauchés principalement en CDD.La France a fait alors une énorme erreur : alors qu'aux Etats-Unis, en Allemagne, en Grande-Bretagne, en partie pour juguler le chômage des jeunes, on propose de maintenir dans le système universitaire les jeunes - et on assiste alors à une accélération de la démocratisation scolaire - en France au contraire, dans les années 1980, les jeunes n'ont pas été qualifiés, et on a vu qu'on manquait d'informaticiens, par exemple.Cette situation s'est enkystée : le marché du travail des jeunes est précaire, donc on fait une politique particulière pour les jeunes, qui n'est une politique de précarité, les contrats aidés, où la population reste en difficulté : elle est enfermée dans la précarité.On peut lister comme cela les populations. (...) Au début des années 1990, ni à gauche ni à droite on ne comprend cela, l'arrivée de la révolution industrielle, l'économie de la connaissance, les besoins massifs d'aller vers une société de la connaissance, de la recherche et d'innovation. Tous les leaders actuels de ces domaines se sont forgés pendant les années 1990.(...) On se demande à ce moment-là : quelle est la situation française par rapport à d'autres pays ? A cette époque, on se tourne vers un pays particulier, les Pays-Bas ; on parle de « miracle polder », parce que les Pays-Bas étaient le pays où il y avait le plus fort taux de chômage des pays de l'OCDE au début des années 1980, et ce pays retrouve le plein emploi au début des années 1990. Parmi les facteurs d'explication consensuels, qu'on donne à gauche comme à droite, c'est que parmi les chômeurs on trouve les femmes : il y a moins de chômage des femmes aux Pays-Bas, parce qu'elles sont à temps partiel. Dans les derniers gouvernements de François Mitterrand, l'erreur commise a été de favoriser le temps partiel en France. Ce n'est pas tant une politique de stigmatisation des femmes, que l'idée qu'il y aurait des niches pour l'emploi des femmes, des gisements d'emploi particuliers pour elles, considérées comme un public particulier. On subventionne donc le travail à temps partiel. Mais les Femmes française ne sont pas celles des Pays-Bas. La grande majorité des femmes en France veulent un travail à temps complet.Dire que les femmes sont un public particulier c'est une erreur d'analyse globale : les femmes sont 50% de la population, point barre.Le résultat de cette méprise de la part de la gauche, c'est un fort développement du temps partiel subi, et qui a fait de millions de femmes des travailleuses pauvres. (...)On voit que les erreurs d'analyse sont de ne pas se projeter dans l'avenir mais de copier un modèle présent. On a fait l'erreur de vouloir copier un modèle. En 2005, le modèle qu'il fallait copier, c'était l'Irlande. On n'en parle aujourd'hui. Aujourd'hui le modèle qu'il faut copier c'est l'Allemagne...(...) Lorsque l'on regarde où cela a marché, (...) c'est parce que des gouvernements, parfois cinq ans avant, avaient lancé une démarche sur plusieurs années. C'est le domaine du politique. Ce sont les politiques qui doivent construire ce que doit être le futur potentiel d'un pays. » Le politique a un rôle à jouer pour redonner au travail sa valeur : il peut proposer des remèdes efficaces à la crise actuelle.


2. Les remèdes à la crise de la valeur travail

2. 1. Les forces cachées du travail en France 
Parmi les forces du travail en France, il faut tout d'abord souligner l'importance de la valeur travail en France : en effet c'est l'importance même que les Français accordent au travail qui explique en partie la crise actuelle de la valeur travail. Mais cette place importante du travail peut aussi être source d'épanouissement.Comme le montre Françoise Mesnard, le travail occupe une place particulièrement centrale en France : « Quelle est la place du travail dans notre société ? Nous sommes à la fois le pays où les conditions de travail sont les plus dégradées, et aussi où les atteintes à la santé au travail sont les plus graves, mais aussi où la valeur travail est la plus importante. (...)Le travail occupe une place centrale : il permet de se construire, de se réaliser, de réaliser et de se relier aux autres. »

Ensuite, si travailleurs français accordent une grande place au travail dans leur vie, c'est parce que, contrairement aux idées reçues, ils travaillent beaucoup. Comme le souligne Guillaume Duval, ils ont l'un des taux de productivités les plus élevés du monde :« Non seulement les Français accordent beaucoup de valeur au travail, mais aussi leur  travail a beaucoup de valeur. Ce qui caractérise les travailleurs français, c'est le très haut niveau de productivité. Une personne qui a un emploi en France a produit cette année en moyenne 76 000 euros de richesses. La plupart des travailleurs des pays cités en exemples produisent moins : un Japonais a produit cette année 66 000 euros, un Allemand 62 000 euros, un Anglais 58 000, Il n'y a pas forcément de quoi en être fier, car en contrepartie de ce haut niveau de productivité, il y a les conditions de travail, le stress et la pression.Quand on dit que les Français ne travaillent pas beaucoup, cela ne se voit pas dans les chiffres. Les Français travaillent beaucoup, voire trop. »Il ne faut donc pas accuser les Français de ne pas travailler bien, ou de ne pas travailler assez. La durée du travail n'est en effet pas en cause non plus : les procès faits à la réforme de la Réduction du Temps de Travail ont été des mauvais procès, plus politique qu'économiquesGuillaume Duval nous en livre les raisons : pour lui, toutes les données économiques convergent pour dire que les 35h ont été une bonne mesure économique. En revanche, il admet que ce succès économique a été selon lui difficile à vendre sur le plan politique :« Au vu de toutes les études, il faut souligner que les 35 heures ont été un assez grand succès sur le plan économique. Pendant la période 1998-2001, on a créé 1,9 millions d'emplois en France. C'est vrai qu'il n'y en a que 350 000 qui sont liés directement à la réforme, d'après les chiffres du Ministère du Travail. Mais le principal argument contre les 35 heures était : certes vous allez créer des emplois, mais au bout du compte vous allez casser la croissance cassée, et donc supprimer des emplois. En fait c'est le contraire qu'on a observé : grâce au mouvement de réduction du chômage, on a créé plus d'emplois en France que dans les autres  pays développés. On a créé plus d'emplois que jamais auparavant, même pendant les Trente Glorieuses. Même ce qui s'est passé après 2002 n'a pas changé la donne. Entre 1998 et 2010, il y a eu 10% d'emplois en plus en France contre seulement 8% au Royaume-Uni, 6,5% en  Allemagne et 5,8 % aux Etats-Unis. A travers cette politique, on a augmenté durablement la quantité d'emplois,  ainsi que la masse salariale du pays : 80 milliards d'euros en plus entre 1998 et 2010, soit +17%.Ces chiffres sont connus et en même temps ça n'a pas été un succès sur le plan politique. Bien que cela ait été un succès, reste difficile à vendre sur le plan politique : la droite l'utilise, et certains socialistes pensent qu'il faut s'en distancier aujourd'hui pour être crédible. (...) 2 millions de personnes ont été contents de trouver un emploi car elles n'en avaient pas. Mais les 15 millions qui avaient déjà un emploi ont vu leurs salaires stagner durablement, alors qu'on était dans une période de croissance.Donc c'est une politique de solidarité, où une minorité de gens ressentent un effet positif. Elle n'est vendable que dans les pays où les taux d'encadrements des salariés, par la gauche politique et syndicale, sont forts. Les gens d'IG Metall chez Volkswagen sont capables de vendre une politique, par laquelle on va réduire le temps de travail à 32h, avec 10 % de salaire en moins pour éviter 5000 licenciements. En France, il manque les structures pour faire accepter ce type de politique. Il y a une chose qui joue, la faiblesse du syndicalisme, qui s'est traduite par une aggravation des pressions.Il est tout à fait faux de dire qu'à cause des 35 heures, on travaille moins en France qu'ailleurs. En France on travaille 35,2 heures d'après des études d'Eurostat. Il y a des pays où on travaille beaucoup plus, des pays pauvres : on travaille 50 heures en Turquie, 41 heures en Roumanie : mais tous les pays qu'on nous a donné en modèles, on travaille moins. On travaille 35 heures au Royaume-Uni, plutôt moins, 34 heures en Allemagne, au Danemark, 33, 6 heures Et les Néerlandais, qui travaillent le moins en Europe, travaillent 30 heures par semaine. Comment s'explique ce miracle ? Par un choix particulier en France entre temps plein et temps partiel : il est vrai que les travailleurs à temps plein en France travaillent moins que la moyenne des travailleurs à temps plein en Europe : 1,3 heures de moins que la moyenne européenne. Mais en contrepartie, les travailleurs à temps partiel, il y en a moins et ils travaillent en moyenne deux heures de plus que la moyenne européenne. Les travailleurs à temps partiel sont pour beaucoup des femmes. L'écart hommes-femmes dans les travailleurs à temps partiel est plus réduit qu'ailleurs en Europe.(...) Il y a des raisons de se féliciter de ce choix de société en France sur le plan de l'égalité.Mais sur le plan économique il est parfaitement sensé aussi. Dans les pays où il y a beaucoup d'heures sup etc, comme le RU, où les travailleurs temps plein travaillent beaucoup, la productivité est faible. Par ailleurs, le temps partiel, du point de vue des employeurs, coûte cher. Le travailleur temps partiel, il faut lui faire une fiche de paye, il y a plusieurs personnes sur le même poste etc.Que faut-il faire maintenant ? La réduction du temps de travail reste un objectif sociétal important : on n'est pas là pour bosser comme des malades. Si on peut travailler moins, tant mieux. Et cela reste utile pour partager l'emploi et lutter contre la situation de chômage de masse.En 2007, une loi stupide a été votée pour subventionner les heures sup. La subvention des heures sup coûte 4 milliards d'euros par an. Il y a 77 millions d'heures sup subventionnées au troisième trimestre 2010. Cela représente 390 000 emploi à temps plein. Il n'est pas question de supprimer toutes les heures supplémentaires. Mais un emploi coûte 40 000 euros en moyenne. Donc c'est 100 000 emplois à temps plein qu'on pourrait financer entièrement avec cet argent.Faut-il prôner les 32 heures, la semaine de quatre jours ? Cela paraît très difficile dans le contexte politique et social actuel, il faut chercher plutôt une RTT sur des espaces de temps plus longs. Les 35 heures elles-mêmes n'étaient pas strictement une réduction sur une durée hebdomadaire. Mais il faut chercher plutôt des réductions comme un an de congé payé tous les 10 ans. Cela fait aussi 10% de réduction du temps de travail. »L'exemple des 35 heures le montre bien : la valeur travail est non seulement économique : c'est la valeur produite par les travailleurs français annuellement, et elle est élevée, mais la valeur travail est aussi politique. C'est la responsabilité du politique de lui donner une place correspondant à un projet de société.

2.2. Le travail est une question politique
Les remèdes à la crise du travail et de l'emploi en France résident dans une politique de long terme, capable de privilégier durablement des domaines de très haute compétence. Philippe Askenazy développe l'exemple du domaine de la santé, dans lequel la France pourrait devenir le premier pôle d'excellence européen.« Les solutions ne sont pas si nombreuses. L'une d'elles serait par exemple de renverser totalement la logique autour des questions de santé.Les Américains dictent en quelque sorte ce que va être notre futur : ce qui marche aux Etats-Unis est ensuite vendu dans le reste du monde, à la fois dans le domaine des produits et des idées. Les économistes américains ont vendu à l'administration Obama l'idée que le futur serait le domaine de la santé. La santé est un domaine très important aux EU, car elle représente 15 % de leur richesse, donc encore plus qu'en France. La santé, qu'est-que cela représente ? Des personnes qui sont plus productives, qui peuvent rester plus longtemps en emploi, mais aussi des années de vie supplémentaires, et ces années ont une valeur que l'on peut calculer économiquement, une valeur monétaire : c'est de la création de richesse pour la population. Selon les économistes américains, c'est 30 % devraient être dépensés pour la santé, au lieu de 15%. Dans la réforme Obama, il n'y a pas une de politique de gauche, il n'y a pas, comme on pourrait croire, des mutuelles publiques etc. Non, tout reste privé. Mais la réforme permet une augmentation quasi-indéfinie des dépenses de santé. Et donc vous aurez des progrès médicaux qui risquent d'être majeurs. Il n'y a pas de raison qu'il en aille autrement en Europe. De manière assez étonnante, il y a une spécialisation des pays européens : en Grande-Bretagne, il y a une spécialisation vers la finance. En Allemagne, une spécialisation vers l'industrie exportatrice ; alors pourquoi ne pas faire de la France le pôle hospitalier de l'Europe ? C'est un mouvement qui s'est déjà enclenché : il y a une course entre les différentes sécurités sociales européennes. Et notre balance commerciale en quelque sorte dans ce domaine est bénéficiaire d'1 milliard d'euros l'année dernière, contre à peine 100 millions il y a quatre ans. Dans tous les classements internationaux les hôpitaux Français sont bien placés. Quand Cameron supprime des hôpitaux britanniques, c'est une très bonne chose pour nous car il y a une Europe des patients. Les patients peuvent prendre l'Eurostar pour se faire poser une prothèse de hanche en France.On peut avoir une politique industrielle majeure, tenant un discours différent. Il s'agit de renverser le point de vue : au lieu de s'apitoyer, au lieu de culpabiliser les Français, de rajouter une infinité de rustines, il faut proposer un projet sur la décennie. »La bonne politique sur le travail consiste donc à faire de faiblesses apparentes une force : le coût des dépenses de santé se retourne en avantage économique majeur si la France peut vendre des soins hospitaliers à tous ses voisin.Pour Guillaume Duval, le coût élevé du travail en France est une autre de ces « fausses faiblesses ». Les politiques cherchant à tout prix à baisser le coût du travail en France font selon lui erreur : « Oui, le coût du travail est cher en France. On est l'un des pays les plus chers. Il n'y a pas de miracle : si l'on veut avoir un haut niveau de vie et de protection sociale, il faut accepter d'avoir un coût élevé. Etre compétitif, ce n'est pas baisser le coût du travail. Il faut réussir à vendre des biens et services tout en ayant un coût du travail élevé. (...)L'idée de faire payer les machines pour abaisser le coût du travail est selon moi une grosse bêtise. (...) S'il y a des problèmes d'emploi, il faut le régler par la durée du travail. Si une machine peut faire un travail, il vaut mieux qu'elle le fasse, car c'est en général un travail assez répétitif et pénible. Il n'y a pas de raison d'avoir des politiques publiques qui dissuadent de remplacer les hommes par les machines. Les politiques publiques doivent être neutres dans le domaine.Sur la CSG : on dit qu'il faut élargir l'assiette des cotisations aux revenus du capital etc.(...) Il ne faut pas se faire avoir par ce discours : les rentrées essentielles viennent des retraités.La piste de la TVA est toujours intéressante. Les pays scandinaves ont des TVA à 25 % : c'est un moyen de faire financer la protection sociale par les importations.Enfin, sur la question particulière  des abaissements de charges à proximité du smic : les politiques menées depuis 25 ans consistaient à dire : créons davantage d'emplois peu qualifiés en abaissant les charges près du smic. Ces politiques ont eu des résultats compliqués. Et en fait, les gens sont restés coincés à ce niveau de salaire. La France est un des pays où les salaires sont les plus coincés à ce niveau. Et aussi, beaucoup de jeunes plus qualifiés se sont retrouvés payés au smic. (...)Ce sont des politiques qui ont été attirantes dans les années 1990 : Daewood s'est installé en Lorraine, Toyota à Valenciennes etc. On pouvait proposer des infrastructures de qualité, gens bien formés et peu chers, mais c'était plus facile à faire dans l'Europe des 15 que dans l'Europe des 27 ; pour se battre face aux Roumains, aux Polonais, et aujourd'hui, des Chinois, ce n'est plus possible. Un ouvrier allemand coûte  encore 25% de plus que l'ouvrier français. Mais l'ingénieur allemand coûte plutôt moins que l'ingénieur français. Ces politiques sont très difficilement réversibles. Si l'on supprimait aujourd'hui les abaissements de charges au niveau du smic, on supprimerait aussi beaucoup d'emplois. Et un avantage de ces politiques fait que le système est assez redistributif : c'est l'assurance maladie des ingénieurs et des cadres qui paie l'assurance maladie des smicards, ce qui est plutôt bien. Globalement, compte aussi le cadre macroéconomique : l'essentiel pour créer les emplois, c'est la croissance. C'est une question controversée sur le plan écologique. Mais il existe une croissance qui préserve l'environnement. »


Conclusion :  neuf propositions 

1) Pour trouver des leviers de développement et de croissance :
- Encourager l'excellence hospitalière : donner plus de moyens à l'hôpital public pour les soins et la recherche.
- Développer la croissance verte : créer des emplois en généralisant l'isolation et les économies d'énergie dans le logement, et en soutenant massivement les énergies renouvelables, ce qui permettra de réduire la part du nucléaire.

2)  Pour lutter contre le chômage :
- Interdire les licenciements boursiers.
- Faire rembourser les aides publiques aux entreprises qui délocalisent alors qu'elles font du profit ou licencient alors qu'elles font des bénéfices.
- Créer la sécurité sociale professionnelle, pour faire appliquer dans les faits le droit à la formation professionnelle.
- Faire respecter une répartition juste des profits entre les grandes entreprises et les PME sous-traitantes, qui, grâce à cette meilleure répartition, pourront embaucher davantage.

3) Pour redonner toute sa valeur au travail :
- Créer un pacte de confiance avec les jeunes, pour que chacun ait une raison de se lever le matin : que la société leur tende la main au lieu de leur fermer la porte, par un emploi, par une formation, par un contrat d'apprentissage, par un service civique.
- Encourager la prévention des maladies professionnelles en garantissant l'indépendance de la médecine du travail
- Préparer en amont, de l'école maternelle à l'université, au travail collectif et non à la compétition individualiste comme c'est le cas aujourd'hui

2015-03-11 09:28:07
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