Image de diaporamaImage de diaporamaImage de diaporamaImage de diaporamaImage de diaporama

Lundi, 13 juin 2011

Synthèse de l'Université sur la valeur Travail

Évaluer cet article
(0 Évaluations)

Au sommaire

1. Les symptômes d'une crise

1.1. « L'usure du travailleur français » : comparaisons internationales
Ce qui permet d'affirmer que la valeur travail est en crise, c'est notamment la comparaison de la France avec les pays voisins.Philippe Askenazy note qu'en matière de chômage notamment, la France constitue un cas à part : c'est parce que la France a toujours connu, contrairement aux autres économies développées, un taux de chômage élevé, que s'y sont particulièrement dégradées les conditions de travail, provoquant une véritable « usure du travailleur français ». 

« Dans ce portrait global, on s'aperçoit souvent que la France, notamment sur ces questions de santé au travail, de souffrance au travail a plutôt du retard par rapport à beaucoup de ses voisins : a émergé dans les années 2000 l'idée du harcèlement moral, maintenant on connaît une vague de suicides dans les entreprises, et le suicide est un fait social. Or c'est révélateur d'une situation qui nous distingue des autres pays, une situation d'usure du travailleur français. La plupart de nos voisins et autres économies développées - on peut citer les Etats-Unis, le Canada - ont eu des phases, en quelque sorte, d'âge d'or ; si vous prenez aussi un pays comme l'Italie, avant la crise économique que l'on connaît depuis 2007-2008, on s'approchait dans tous ces pays d'un chômage quasi nul. Avant cela, il y avait eu un âge d'or britannique, même un âge d'or irlandais, etc. Tous ces pays ont connu à un moment donné une phase de respiration dans la société, une phase où l'on était moins angoissé dans les entreprises, d'où un rééquilibrage entre le pouvoir des employeurs et le pouvoir des salariés. Et de fait ce sont des périodes dans lesquelles on se préoccupe des questions des conditions de travail, de santé au travail ; et même les entreprises entrent dans cette logique-là car tout simplement dès qu'il y a des tensions sur le marché du travail, l'argument « Je vous attire avec de meilleures conditions de travail », entre en jeu. Donc les difficultés que rencontre le travailleur français, c'est l'accumulation d'une situation d'usure : à aucun moment on ne souffle. On peut dire qu'en France, à telle date donnée, les conditions de travail ne sont pas pires qu'ailleurs, mais le fait qu'en permanence on soit dans une situation de difficulté fait que les personnes sont usées. Et de fait, cela renvoie à d'autres problématiques comme celles de nos régimes de retraite, où l'on n'arrive pas à faire en sorte que les personnes prolongent leur carrière professionnelles, et elles ne le souhaitent pas parce qu'elles sont usées depuis des décennies sur leur lieu de travail. »La crise de la valeur travail est donc indissociable d'une situation durable de crise de l'emploi en France, qui a constitué une pression à la baisse de la qualité des conditions de travail.Cette baisse de qualité des conditions de travail est d'autant plus grave qu'elle a de lourdes conséquences sur le nombre les maladies professionnelles et l'espérance de vie. L'usure du travailleur français se caractérise aussi par des chiffres préoccupants, révélant de profondes inégalités.Comme le note François Desriaux, la France est mal classée dans les études internationales sur deux points : la santé des travailleurs, d'une part, et la pénibilité du travail, d'autre part.« Malheureusement, en France, la question des conditions de travail et la question même du travail n'ont, longtemps, pas été considérées comme une question politique. On est passés un peu à côté, alors qu'en France on n'est pas particulièrement bien placé sur la question des conditions de travail (...) Nous sommes, parmi les pays industrialisés, l'un des pays où l'écart d'espérance de vie entre les catégories socio-professionnelles est le plus important. Il y a aujourd'hui pas loin de 7 ans qui séparent l'espérance de vie à 35 ans d'un cadre supérieur et celle d'un ouvrier manuel. Et si on considère l'écart d'espérance de vie en bonne santé, c'est-à-dire l'espérance de vie sans incapacité physique, on a un écart de 10 ans. On a ce que les démographes de l'Institut National des Etudes Démographiques appellent la « double peine des ouvriers », c'est-à-dire des années de vie en moins, et, à l'intérieur des années de vie en moins, des années de souffrance et d'incapacité en plus. Ils payent donc deux fois.Sur les enquêtes internationales, en particulier sur les enquêtes de la fondation européenne pour les conditions de vie et de travail, que nous appelons dans notre jargon la fondation de Dublin, sur tous les items concernant la pénibilité au travail, la France est particulièrement mal placée. Seule la Grèce vient après.  Il y a donc des progrès à faire. Et je crois que ces questions-là n'ont pas été traitées politiquement. »La responsabilité politique est donc lourde dans le manque de prise en compte de ces deux points : les maladies professionnelles et la pénibilité.Enfin, François Desriaux souligne qu'il existe un manque criant de prévention, lié une certaine inconscience en France devant les risques de maladies professionnelles, comme le cancer, qui ne se déclenchent qu'à retardement, et contre lequel la prévention s'impose.« Bien que l'amiante ait été interdite depuis le 1er janvier 1997, on a encore 2, 5 millions de salariés exposés à des produits cancérigènes dans le cadre de leur travail. Cela donnera des cancers dans dix ans. »Cette situation d'usure du travailleur français pourrait s'expliquer par une mauvaise adaptation des politiques aux profonds bouleversements qui ont affecté le travail dans les dernières décennies.

1. 2. Les bouleversements récents du travail
Le travail a changé de nature à la faveur des grandes évolutions économiques récentes. Selon Philippe Askenazy, ces bouleversements ont créé de nouvelles dégradations des conditions de travail.


« C'est une transformation qui touche toutes les économies capitalistes et à laquelle on assiste depuis plusieurs décennies. On assiste à ce que les économistes appellent une transition d'une révolution industrielle à une autre, avec la disparition de pans entiers de l'industrie, des secteurs des mines par exemple : il faut se rappeler qu'on avait des millions de mineurs en Europe dans les années 1970. A disparu une grande partie du monde ouvrier, qui s'est déplacé vers le monde des services dans les années 1980, puis, aujourd'hui le bouleversement est l'usage massif des technologies de l'information et de la communication. (...)On a donc eu un bouleversement profond des modes de production : et lorsqu'on change le moteur de création de richesses (...), on a des perdants, des gagnants, des changements d'opportunité, des dangers : et dans ces vastes transformations on a vu une montée des difficultés sur le marché du travail notamment pour les moins qualifiés car les besoins de main d'œuvre étaient différents, mais aussi des changements dans l'organisation du travail. Ce qui était vu comme un mieux, la fin du travail manuel a légué finalement  une situation où on demande aux travailleurs d'user au maximum de leurs capacités physiques et en même temps mentales : au lieu d'une substitution du physique par le mental, on a plutôt un cumul des deux, d'où une situation de difficultés dans de très nombreuses entreprises et de très nombreux secteurs. » 
François Desriaux insiste aussi sur le phénomène paradoxal par lequel le déclin du travail manuel loin de réduire, comme on aurait pu s'y attendre, la pénibilité, en a seulement changé la forme : les nouvelles formes de souffrance au travail sont liées à la précarité et à l'intensification du travail.« La souffrance au travail ne disparaît pas avec la fin de la sidérurgie. Les chiffres de la DARES montrent que la pénibilité physique du travail est constante au cours du temps, que ce soit le port de charges de lourdes, les postures pénibles etc : ce sont des chiffres constants au cours du temps ; le travail de nuit, lui, a tendance a augmenter. Le travail de nuit est cancérogene et réduit l'espérance de vie. Concernant les nuisances sonores : 1/3 des salariés sont soumis à des bruits lésionnels, c'est-à-dire, après une carrière professionnelle, à des cas de surdité à 50-60 ans.Le travail précaire a explosé : que ce soit le statut précaire des gens (intérim, CDD), mais aussi la sous-traitance, avec l'externalisation d'un certain nombre de tâches. La mise en concurrence des entreprises se fait au détriment des conditions de travail des salariés sous-traitants.Et le point principal dans l'évolution des conditions de travail ces vingt ou trente dernières années, c'est l'intensification du travail. C'est une des caractéristiques majeures des nouveaux modes d'organisation du travail. Elle participe de plusieurs phénomènes : c'est le zéro défaut, zéro délai, zéro stock. Ce sont des contraintes de rythmes car on calcule au plus juste. Les dernières enquêtes du ministère du travail montrent que le pourcentage des salariés ayant des délais à respecter inférieurs à l'heure sont passés en vingt ans de 5 % à 25 % des salariés. Les marges de manœuvre sont réduites à zéro.Les enquêtes concernant les demandes à satisfaire immédiatement passent de 28 à 53 %. C'est ce que l'on appelle la croisée entre un modèle industriel et un modèle marchand : on a croisé les deux. Le client doit être satisfait immédiatement. Interrompre une tâche pour en commencer une plus urgente est source de pénibilité, et de plus en plus au fur et à mesure qu'on avance en âge.(...) On fait la chasse au temps mort et on rationalise à outrance du travail : tous les temps de respiration, où les salariés pouvaient échanger entre eux sur la façon de travailler, ont été progressivement réduits. De ce point de vue-là, sur certaines catégories de salariés, notamment ceux qui avaient déjà des marges de manœuvres réduites, la Réduction du Temps de Travail n'a pas été bien gérée.Dernier facteur, c'est la chasse aux effectifs : au fur et à mesure des restructurations, on a des effectifs de plus en plus réduits pour faire la même tâche, et cela participe des contraintes de temps.Dans la dernière enquête sur les conditions de travail ; 60 % des salariés disent fréquemment devoir arrêter une tâche pour en faire une plus urgente. »(...)« Il y a aussi une évolution du management qui est influencée directement par la financiarisation de l'économie. La gestion a supplanté le travail. Aujourd'hui on a des managers qui ne connaissent  absolument pas le travail de leurs équipes mais qui vont demander sans arrêt des reportings avec des chiffres, des taux, etc. Les évaluations professionnelles sont faites par des gens qui ne connaissent rien des difficultés affrontées. On aboutit à la souffrance psychique, et aux suicides de France Telecom. (...) A France Telecom, les mutations forcées ont été arrêtées après la médiatisation des suicides. On a changé les modes de gestion mais il y a toujours autant de suicides. On ne peut donc ramener la question de la souffrance psychique à la seule question du harcèlement. Qu'est-ce qui fait que les gens souffrent au travail ? Il y a plusieurs raisons, mais deux principales ressortent de l'enquête réalisée auprès de milliers de salariés, l'enquête Samothrace. C'est la peur et la honte : la peur - qu'est-ce qui va m'arriver ? - et la honte de faire un travail dans lequel je ne me reconnais pas . Le travail a perdu son sens : j'ai du mal à remplir les objectifs qu'on me fixe. C'est le cas à France Telecom : on a dit à de très bons techniciens : ta compétence on s'en fout, on veut vendre. »

Dans cette évolution des formes du travail, liée aux transformations de l'économie elle-même, quelle marge de manœuvre reste-t-il pour le politique ? Selon Philippe Askenazy, la responsabilité du politique dans la crise actuelle de la valeur travail est lourde : si le politique ne peut empêcher des évolutions aussi massives que la transition de la révolution industrielle à la révolution des services, il doit cependant accompagner cette transition pour protéger ceux qui risquent fort de s'y trouver « perdants ».« On a de grandes transformations du capitalisme : les politiques ne peuvent pas les empêcher mais doivent les accompagner pour les personnes, ou pour les entreprises.On peut faire des choix politiques clairs : pour plus d'inégalités ou pour moins d'inégalités. »Selon Guillaume Duval, la situation d'usure physique et morale des travailleurs réside pour beaucoup dans l'absence de réponse donnée par la droite comme par la gauche aux problèmes du travail. Il note que la crise de la valeur travail explique en grande partie la montée de l'extrême droite :« On aurait tort de surestimer le poids que joue dans la montée de l'extrême droite dans le pays les questions comme l'islam et l'insécurité. Nicolas Sarkozy fait n'importe quoi là-dessus, mais ce qui explique cette montée, ce sont les sujets comme le travail. Les sujets qui avaient fait le succès de Nicolas Sarkozy en 2007, et qui lui avaient permis de ponctionner des voix de l'extrême droite, c'est volontarisme marqué en matière d'emploi et de pouvoir d'achat (..). Les gens, en particulier des couches populaires et en particulier dans le quart Nord-Est  y ont cru. S'ils se détournent de lui et vont chercher des solutions à l'extrême droite c'est parce qu'il a échoué là-dessus et parce que la gauche n'apporte pas non plus de réponse pour le moment. »Un certain nombre d'erreurs sont à déplorer dans les politiques passées, qui expliquent la crise actuelle de la valeur travail. 

1. 3. Les erreurs politiques
Le problème du chômage n'a jamais été éliminé en France, malgré les politiques successives qui ont été menées pour lutter contre ce fléau. Pour Philippe Askenazy, l'erreur historique qui a été commise en France est d'avoir voulu résoudre le chômage par la stigmatisation de certains groupes sociaux désignés comme coupables. « Pourquoi a-t-on échoué de façon systématique sur cette question de l'emploi ? Le message que je donne est assez simple : il n'y a pas de fatalité à ce que la France soit toujours un élève médiocre sur le front de l'emploi. Quoi qu'on en dise, les Français sont des personnes travailleuses, qui cherchent à se qualifier qui sont accusées de ne pas savoir s'adapter à la mondialisation, aux réformes etc. Or, le fil conducteur des politiques menées depuis une quarantaine d'années est qu'on a, au lieu de chercher des solutions efficaces, choisi de se défausser des responsabilités en stigmatisant. (...) On dit qu'on va faire une politique ciblée en faveur de telles ou telles populations, mais cela se traduit surtout par leur stigmatisation. La première population à avoir été stigmatisée est celle des immigrés. Il faut remonter au tout début de la crise économique : 1974, 1975, 1976, 1977, vous avez Jacques Chirac puis Raymond Barre qui échouent totalement à renverser une augmentation du chômage. (...) C'est durant le septennat de Giscard d'Estaing que s'est créé le chômage de masse en France, qui n'a pas disparu, depuis. La première idée a été de stigmatiser une population particulière : les immigrés. On a dit que la crise venait de l'OPEP, des pays arabes, et on a fait un lien avec les Arabes vivant en France et prenant soi-disant les emplois des Français, d'où une stigmatisation des Arabes, des immigrés. (...) Les idées de Jean-Marie Le Pen et de Marine Le Pen ont été rentrées dans la tête des Français dans ces années 1974 à 1978. Et cette première stigmatisation introduit une deuxième stigmatisation : celle des jeunes. Raymond Barre proposait de « virer » les immigrés (qui occupaient surtout des emplois dans des industries, qui allaient disparaître, ou dans des services peu qualifiés) et de mettre les jeunes à la place : les jeunes étaient stigmatisés car ils étaient soi-disant ceux qui refusaient de prendre les emplois manuels, ils n'avaient pas les bonnes qualifications pour aller dans l'industrie, etc. C'est à ce moment-là que se passe l'introduction de la précarité des jeunes. A ce moment là, il y a un bouleversement du marché du travail et en un an de politique de Raymond Barre, les jeunes sont alors embauchés principalement en CDD.La France a fait alors une énorme erreur : alors qu'aux Etats-Unis, en Allemagne, en Grande-Bretagne, en partie pour juguler le chômage des jeunes, on propose de maintenir dans le système universitaire les jeunes - et on assiste alors à une accélération de la démocratisation scolaire - en France au contraire, dans les années 1980, les jeunes n'ont pas été qualifiés, et on a vu qu'on manquait d'informaticiens, par exemple.Cette situation s'est enkystée : le marché du travail des jeunes est précaire, donc on fait une politique particulière pour les jeunes, qui n'est une politique de précarité, les contrats aidés, où la population reste en difficulté : elle est enfermée dans la précarité.On peut lister comme cela les populations. (...) Au début des années 1990, ni à gauche ni à droite on ne comprend cela, l'arrivée de la révolution industrielle, l'économie de la connaissance, les besoins massifs d'aller vers une société de la connaissance, de la recherche et d'innovation. Tous les leaders actuels de ces domaines se sont forgés pendant les années 1990.(...) On se demande à ce moment-là : quelle est la situation française par rapport à d'autres pays ? A cette époque, on se tourne vers un pays particulier, les Pays-Bas ; on parle de « miracle polder », parce que les Pays-Bas étaient le pays où il y avait le plus fort taux de chômage des pays de l'OCDE au début des années 1980, et ce pays retrouve le plein emploi au début des années 1990. Parmi les facteurs d'explication consensuels, qu'on donne à gauche comme à droite, c'est que parmi les chômeurs on trouve les femmes : il y a moins de chômage des femmes aux Pays-Bas, parce qu'elles sont à temps partiel. Dans les derniers gouvernements de François Mitterrand, l'erreur commise a été de favoriser le temps partiel en France. Ce n'est pas tant une politique de stigmatisation des femmes, que l'idée qu'il y aurait des niches pour l'emploi des femmes, des gisements d'emploi particuliers pour elles, considérées comme un public particulier. On subventionne donc le travail à temps partiel. Mais les Femmes française ne sont pas celles des Pays-Bas. La grande majorité des femmes en France veulent un travail à temps complet.Dire que les femmes sont un public particulier c'est une erreur d'analyse globale : les femmes sont 50% de la population, point barre.Le résultat de cette méprise de la part de la gauche, c'est un fort développement du temps partiel subi, et qui a fait de millions de femmes des travailleuses pauvres. (...)On voit que les erreurs d'analyse sont de ne pas se projeter dans l'avenir mais de copier un modèle présent. On a fait l'erreur de vouloir copier un modèle. En 2005, le modèle qu'il fallait copier, c'était l'Irlande. On n'en parle aujourd'hui. Aujourd'hui le modèle qu'il faut copier c'est l'Allemagne...(...) Lorsque l'on regarde où cela a marché, (...) c'est parce que des gouvernements, parfois cinq ans avant, avaient lancé une démarche sur plusieurs années. C'est le domaine du politique. Ce sont les politiques qui doivent construire ce que doit être le futur potentiel d'un pays. » Le politique a un rôle à jouer pour redonner au travail sa valeur : il peut proposer des remèdes efficaces à la crise actuelle.


2015-03-11 09:28:07
Lu 22085 fois

SEGOLENE ROYAL sur Linkedin

Ségolène Royal est sur Linkedin

Vous pouvez dialoguer avec Ségolène Royal sur Linkedin